L’influence de l’économie néolibérale sur le contenu de la presse

Comment l’économie néolibérale influe-t-elle sur le contenu de la presse ?

  En France, l’année 2015 fut riche en événements très médiatisés qui ont révélé les limites du traitement de l’information: il était difficile de s’informer dans un contexte où les informations se multipliaient sans faire part d’une analyse de fond. Or, la déontologie de la presse qui promeut la diffusion et la confrontation des opinions devrait être le terreau d’un débat public nécessaire à la formation des volontés individuelles des citoyens. Lors de ces événements la presse n’a pas été vectrice de réflexion mais d’émotion. L’enjeu était de diffuser les informations le plus vite possible: certains articles énonçaient des faits sans réelle analyse avec des images et termes riches en amalgames récurrents. Ces événements ont rappelé que l’influence combinée des journalistes et des organes de presse peut être considérable si tous présentent le même point de vue ou la même information: par là même cette dernière gagne en force du fait de sa visibilité accrue et du consensus dont elle fait l’objet. Pourquoi les articles sont-ils parfois le lieu de cette surenchère d’informations qui se ressemblent et qui souvent utilisent les mêmes termes dénués de sens? La diffusion d’un point de vue consensuel est moins due au fait que tous les journalistes partagent effectivement la même vision des choses que de la récurrence d’une même source qui n’est pas critiquée ou analysée.

 Il convient pour répondre à cette question d’analyser le système économique de la presse lui-même. L’information est aussi un bien économique qui doit avoir une valeur financière. Or, l’influence du modèle néolibéral, apparu au début des années 70, promeut la disparition de l’intervention de l’État dans la vie économique, ainsi que la dérégulation des lois et des normes qui l’encadrent. Selon Thierry Guilbert, les médias sont influencés par cette idéologie, tout comme la société. Michel Foucault a d’ailleurs montré que le néolibéralisme se présente comme une technique de gouvernement, une politique économique et sociale étendant l’emprise des mécanismes du marché à l’ensemble de la vie. Dans ce contexte les enjeux financiers qui conditionnent la production de la presse sont-ils compatibles avec un contenu de qualité? Comment coexistent un journalisme éthique aux valeurs démocratiques et des organismes de presse au fonctionnement déterminé par la rentabilité de leurs productions?

La presse et le néolibéralisme en France

En France, l’économie de la presse s’inscrit autour de trois grands pôles de revenus: la vente, les aides de l’État et la publicité. Les financements sont donc à la fois publics et privés. Les aides de l’État sont une spécificité française. L’enjeu étant de faciliter la création et la survie de la presse pour favoriser une large diffusion de la liberté d’expression inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Néanmoins elle n’aide pas à amoindrir les inégalités entre grands et petits groupes de presse et elle ne facilite pas la création de nouveaux journaux. Publicité et presse ont un lien d’interdépendance économique. Les ressources publicitaires sont un élément clé du modèle économique des entreprises de presse, puisqu’elles financent les contenus des titres. Les annonceurs acquièrent des encarts publicitaires et des espaces de petites annonces pour atteindre l’audience la plus large possible. Nous pouvons donc observer une tension au sein même des financements de la presse entre les aides de l’État, une spécificité française qui affirme la presse comme un bien public à part entière et l’importance des revenus publicitaires, liés à une logique marchande.

Le journal est aussi une entreprise. Si l’aide de l’État à la presse est une originalité, la mondialisation a progressivement transformé le monde de la presse française: La gestion des entreprises est maintenant inspirés des pays anglo-saxons et de l’Allemagne. La plupart des grands journaux sont contrôlés par de grands groupes de presse, qui gèrent d’autres activités comme la publicité ou l’armement. Par ailleurs, les grands groupes comme Lagardère ou Bouygues possèdent d’étroites relations avec le chef de l’État, ce qui assoit la méfiance des lecteurs envers une presse écrite de moins en moins indépendante. Ces entreprises répondent à une logique dont le souci premier est la rentabilité. Or, l’information coûte cher à produire: une certaine qualité impose un nombre suffisant de journalistes pour la collecter, la traiter et la vérifier. Par ailleurs, il est impératif pour l’entreprise de presse de bénéficier d’un vaste lectorat pour intéresser les annonceurs et rentabiliser sa production.

Le contenu de la presse est dépendant des fluctuations du cours économique. Depuis 2008 et la crise économique, les dépenses de communications et les recettes des annonceurs sont moindres, ce qui a accéléré l’effondrement des recettes publicitaires. La récession économique a accéléré la migration des annonceurs vers le web. La convergence numérique permet de prendre conscience de la nécessité de changer de modèle économique. Par ailleurs, le fait que les organismes de presse soient gérés par des entreprises actionnaires détermine également l’économie de l’entreprise en fonction des variations de la bourse. Or, l’information est coûteuse à produire, et cette crise financière a poussé les organismes de presse à faire des économies qui ne sont pas sans conséquences sur le contenu que proposent leurs productions.

Une crise de la qualité de la presse

La presse française souffre d’une crise de la qualité et d’une baisse de son lectorat. Les patrons de presse ont dans leur grande majorité fait le choix, face à la diminution des recettes publicitaires, de couper dans les coûts, ce qui s’est le plus souvent traduit par une baisse du nombre de journalistes travaillant dans les journaux. La nécessité de productivité associée à un nombre insuffisant de journalistes contraint la production d’une information originale et de qualité. Les études ont constaté la redondance des sujets traités et le recours systématique aux dépêches d’agences de presse pour alimenter la production. Ce facteur forme un cercle vicieux : la baisse de la qualité d’un journal entraîne la baisse de son lectorat qui entraîne à son tour la baisse des revenus publicitaires, conduisant invariablement à de nouvelles réductions des dépenses. Or la qualité de l’information et de l’analyse d’un article de presse correspond à un enjeu déontologique : Selon Julia Cagé, “La démocratie implique que tous les citoyens puissent accéder à une information pluraliste qui les éclaire et leur permette de faire des choix”. Cela n’est pas possible face à une presse aux contenus et aux analyses standardisés. François Ruffin voit dans le travail des journalistes « un glissement de l’information vers la communication »: selon lui si l’orientation des articles sans ligne éditoriale n’est pas neutre, elle est récupérée, orientée par les sources qu’elle intègre sans analyse. Il dénonce le fait que ce type de journalisme est incapable de se défendre devant des tentatives de désinformation.

Par ailleurs la presse est un discours qui a à la fois pour dessein d’informer et de vendre. Le financement par la publicité n’est pas sans poser des questions quant à son impact sur le contenu de la presse. La publicité sert à financer l’information, cette dernière sert à faire lire la publicité. Le lecteur est à la fois un citoyen à renseigner et une cible à conquérir. Cette tension entre la logique marchande et la volonté d’informer détermine les contenus que proposent les journaux, qu’ils soient sur papier ou en ligne. Dans ce système, le recours à la publicité a des effets sur le contenu rédactionnel du journal: l’information ne doit pas nuire à la bonne réception de la publicité par le lecteur, elle doit correspondre à l’image de marque de l’annonceur. La promotion commerciale peut sortir de ses délimitations, ce qui crée une frontière poreuse entre l’information délivrée par l’article et son aspect promotionnel. Quel est l’intérêt d’un article qui fait de la publicité en vue d’obtenir des financements? Lors de la commande d’un article sur un sujet spécifique de la part des annonceurs, la rédaction a un rôle de déclencheur par rapport au rédactionnel, ne suivant pas l’actualité mais la fabriquant. Le native advertising consiste à vendre un contenu produit par les rédacteurs du magazine. Même s’il est présenté comme sponsorisé, l’article promotionnel fait alors partie de la ligne éditoriale du magazine. Ce type d’articles se présente parfois comme des recherches d’informations pour le lecteur. Mais si cette “recherche” est motivée par un gain, où se situe “l’objectivité” déontologique qu’on attend du journaliste? Certains magazines qu’ils soient en ligne ou papier, sont exclusivement financés par la publicité. C’est d’ailleurs le cas de « Madmoizelle », qui est en ligne et gratuit. La rédaction a créée sa propre régie commerciale en réaction face à la baisse de revenus de la publicité sur le site. Ce type de pratiques liées au financement est en décalage avec un lectorat qui s’attend à un contenu indépendant et critique. Cela génère une crise de confiance de la part des lecteurs.

Repenser un modèle économique de la presse en accord avec son rôle démocratique

Historiquement, la presse est considérée comme un «quatrième pouvoir ». Selon Julia Cagé, “l’information est un bien public, au même titre que l’éducation, la recherche ou la culture”. La presse aurait donc un lien fort avec des valeurs démocratiques et représenterait un moyen de construire des valeurs sociales et de s’exprimer librement. La presse devrait être un« contre-pouvoir » limitant les dérives des pouvoirs institués, être un organe d’investigation efficace. En plus de l’influence du néolibéralisme sur le contenu de la presse, il existe en France une proximité entre élites gouvernantes et élites médiatiques. La presse paraît impuissante à proposer un discours alternatif par rapport à celui de l’état. L’opinion publique, à cause de cette crise de la qualité, éprouve une certaine défiance envers la presse dans son ensemble. Si le néolibéralisme influence le fonctionnement des organismes de presse et leurs choix éditoriaux, Thierry Guilbert avance même que la presse serait le lieu d’une propagande néolibérale. Il dénonce « le rejet de toute alternative possible au néolibéralisme par la mise à distance systématique du débat idéologique, au profit de l’unique question de la communication ». Le néolibéralisme serait donc, à force de procédés rhétoriques, devenu l’objet d’un consensus global. La volonté de faire paraître l’information comme neutre et apolitique serait donc un obstacle au recul critique.

Quelles sont donc les alternatives au modèle néolibéral pour que la presse prodigue une information de qualité ? Dans ce contexte, il incombe au lecteur d’être vigilant et de démêler l’information essentielle du superficiel ou du racoleur. Mais la presse ne devrait-elle pas déjà tendre à proposer une information de qualité ? C’est son système de financement qui demande dans ce cas à être revu, car sa dépendance aux annonceurs est déterminante. Certains penseurs affirment que l’Etat doit reprendre le contrôle de la presse pour désamorcer le pouvoir du néo-libéralisme, comme l’avance Philippe Amez-Droz. Il affirme qu’une concentration des médias au plan national, serait la seule alternative à la mondialisation et à la financiarisation. Le but étant de favoriser sur le plan national l’existence d’un groupe de presse capable de rivaliser avec les groupes multinationaux. Mais si la presse doit être un contre-pouvoir, comment peut-elle avoir un discours indépendant si elle est entièrement financée et contrôlée par l’État ? Si ce dernier ne devrait pas avoir entièrement la main-mise sur la presse, Julia Cagé l’appelle à revoir son système d’aide et à créer un nouveau statut « La société des médias » pour favoriser le financement de la presse: remplacer le système d’aide à la presse inefficace selon elle par des avantages fiscaux plus neutres et efficaces. Ce nouveau modèle serait “non lucratif”. Les dons défiscalisés et non récupérables des entreprises et particuliers donneraient un droit de vote majoré pour les petits actionnaires et minoré pour les gros actionnaires. Cela pourrait favoriser un fonctionnement de l’organisme de presse plus démocratique. Nous pouvons tout de même nous demander quel serait alors l’intérêt des gros actionnaires à investir de façon conséquente.

Le web propose également des alternatives économiques intéressantes. Certains journaux en ligne comme Médiapart fonctionnent grâce à des financements participatifs, avec des cagnottes « ulules », ce qui leur donnent la possibilité de rester indépendants. Par ailleurs, la multiplication des supports sur le web permet une plus large répartition de la parole, et une pluralité accrue des expressions et des points de vues.

L’information n’est pas neutre et le fonctionnement économique de la presse a une influence, qu’elle soit directe ou indirecte sur la ligne éditoriale et les contenus des productions. La logique néo-libérale accroît ainsi l’impact de la publicité sur le contenu des articles et détermine les partis-pris des acteurs de la presse. Si les fonctionnements qu’elle induit doivent être canalisés pour une meilleure qualité des articles, la presse doit garder une forme d’indépendance, d’un point de vue financier et éditorial. La migration de la presse vers le web permet des propositions quant à de nouveaux modèles indépendants.

Sandhia Vasseur

Bibliographie :

Livres :

Pierre Albert et Nathalie Sonnac, La presse française au défi du numérique, La documentation française, 2014.

Dr Amez-Droz Philippe, La mutation de la presse écrite à l’ère numérique, éditions Slatkine, 2015.

Cagé Julia, Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie, Ed Seuil, 2015.

Guilbert Thierry, L’« évidence » du discours néolibéral, Ed. Le Croquant, coll. Savoir/agir, 2011.

Marcy Jean-Philippe et Cussol Roger, Guide de la presse écrite, Ed. Catherine ICHES SCEREN CRDP MIdi-Pyrénées, 2008.

François Ruffin, dans Les petits soldats du journalisme en 2003,

Renier Romain. “Le récit d’un naufrage”, Alternatives économiques, mars 2015, n°344.

Sitographie :

Syndicat national de l’enseignement supérieur [en ligne]. SNESUP, Qu’est-ce que le néolibéralisme ?

Snesup.fr

La vie des idées [en ligne] Charles Girard, 11 octobre 2011, « De la presse en démocratie »

laviedesidees.fr

Madmoizelle [en ligne]. Clémence Bodoc, 25 juillet 2015 « Fab répond aux Madmoizelles »

madmoizelle.com

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