Les sciences humaines et sociales à l’heure de la mondialisation des échanges éditoriaux.

Un manifeste sur la circulation des idées en Europe lancé en 2009 à l’initiative des Éditions de l’EHESS et intitulé « Etat des lieux d’une urgence » interpellait sur la nécessité d’une politique éditoriale ambitieuse en sciences des humanités et sociales afin de promouvoir la circulation des idées européennes.

Si la publication en langues étrangères, et celle-ci essentiellement en anglais a été tranchée depuis plus de 20 ans dans l’édition française des « sciences dures », la traduction semble un débat effectivement plus récent au sein du domaine des sciences humaines et sociales. Est-ce dû au caractère plus local, voire national de l’objet d’étude de ses disciplines que la question de l’internationalisation de la langue restait une question marginale? À l’heure de la mondialisation des échanges éditoriaux quels sont alors les conditions, les stratégies à adopter et les enjeux d’une ouverture à l’internationalisation de la pensée française en sciences humaines et sociales ?

 

De la spécificité des sciences sociales

Il faut avant tout évoquer la spécificité des sciences humaines et sociales, ontologiquement éloignées des sciences techniques ou médicales. La pluralité de ses méthodes, de ses concepts, son indexalité, l’objet parfois très local de son étude, porte souvent de façon inhérente un univers mental qui n’est pas aisément transférables à d’autres cultures. C’est ce caractère culturel spécifique, d’une pensée française, nationale, voire locale que doit rendre accessibles les travaux en sciences humaines. « Dénationaliser » les savoirs dans un contexte de réception intellectuelle internationale, est complexe. ­­La diffusion des œuvres nécessite en conséquence une médiation particulière qui passerait par un travail éditorial de qualité.

 

Une crise de l’édition

Depuis plusieurs années l’édition des sciences humaines et sociales est fortement bouleversée. L’émergence de nouvelles pratiques de lecture par le numérique qui concurrence directement l’édition papier, la pression du public pour un accès gratuit à l’information et le contexte d’une concurrence internationale accrue impactent fortement l’édition. On pourrait penser que l’édition publique aurait moins à perdre que le secteur privé, mais les rétrécissements budgétaires, la réforme du financement des universités, le système d’évaluation de la recherche et du classement des revues fragilise la recherche scientifique.

 

Déclin de la visibilité internationale

Suite à la démocratisation et à l’ouverture au marché mondial des pays de l’Asie du Sud-est et des anciens pays communistes dans les années 1990, puis le phénoménal développement du web, la langue anglaise s’est imposée comme lingua franca dans les échanges internationaux. Parallèlement, la langue française a décliné à l’étranger, jusqu’à voir l’érosion du lectorat impacter sur le rayonnement de la pensée française. En effet le livre est le médiateur le plus adapté à la transmission des savoirs. La crise du secteur oblige à la réflexion et invite les acteurs de la chaîne éditoriale ainsi que les instances institutionnelles a proposer une politique éditoriale ambitieuse pour préserver le rayonnement de la pensée française à l’étranger, favoriser la circulation des savoirs, l’enrichissement des idées et maintenir sa participation dans des débats d’envergure internationale.

 

La traduction des sciences humaines et sociales en question

Historiquement, les éditeurs de sciences techniques et médicales ont depuis les années 1980 adopté la traduction de leurs ouvrages, la production française étant même souvent rédigée directement en anglais. Dans le domaine des SHS, certaines revues, comme Population ou la Revue française de sociologie, qui éditaient notamment des travaux démographiques, ont proposé dès la fin des années 1990 une sélection d’articles, puis des revues complètes en langue anglaise. Cette stratégie linguistique, de l’anglais comme lingua franca s’est imposé pour exporter la connaissance française vers un public non-francophone.

Sous l’effet du rapport de Sophie Barluet, Edition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, le CNL avait depuis 2006 exclu les éditeurs universitaires d’éligibilité aux subventions du ministère de la culture, ces derniers étant déjà financés par le ministère de l’éduction et de la recherche. Cependant le déclin de la visibilité des SHS françaises hors des frontières a amené la médiatrice Marianne Lévy-Rosenwald a démontré qu’une levée de cet embargo bénéficierait à l’édition SHS dans son entier. Elle rappelle dans son rapport la réduction du lectorat français à l’étranger et le prima de l’anglais dans les échanges scientifiques. Elle pointe aussi le peu de présence des éditions universitaires à l’étranger et apporte quelques propositions. Devant la difficulté des chercheurs à s’exprimer autrement que par leur langue maternelle, et cela d’autant plus dans le secteur des SHS, elle préconise de renforcer l’apprentissage et la pratique de l’anglais chez les jeunes chercheurs français, ainsi l’expression ou la traduction de leurs travaux pourra alors se faire directement à la source. Elle se prononce aussi pour une aide accrue du CNL dans la mise au point des publications et des communications en anglais et pour un effort de traduction systématique vers l’anglais des meilleurs ouvrages de la production française. Cette sélection d’ouvrages, si elle est défendable dans le secteur privé, est plus épineuse dans le domaine de l’édition publique. Certes, le système d’évaluation de la production des chercheurs par les pairs et le classement des revues peut aider à cet arbitrage, mais elle requiert aussi une grande transparence des décisions administratives, pour la légitimité de leur autorité éditoriale. Quels sont donc les ouvrages fondamentaux et les travaux de SHS susceptibles de rencontrer un public hors de nos frontières? Face à la fragilité économique du secteur de l’édition et le coût important de la traduction le pari est souvent risqué pour l’éditeur. D’autant que certaines revues françaises de SHS, ont vu malgré une offre éditoriale en langue anglaise la perte de leur lectorat.

Un modèle plus ambitieux est défendu par de nombreux acteurs de l’édition, notamment les signataires du manifeste pour la « circulations des idées en Europe », pour promouvoir l’accessibilité à un plus grand nombre de lecteur des travaux de recherche par l’accroissement, voire la systématisation des traductions des résumés, ces derniers ne seraient plus seulement des abstracts en anglais, mais un aperçu des documents proposés de manière plurilingue. La qualité de la traduction suggérée devrait alors offrir une granularité assez fine pour que le lectorat étranger puisse se faire une idée précise du contenu de l’ouvrage sans avoir à traduire l’ensemble des documents. Cette alternative évite l’hégémonie d’une langue d’échange, les risques d’appauvrissement ou de transformation des travaux et respecte parallèlement la richesse et la diversité culturelle des sciences humaines et sociales à l’image pluraliste de son domaine d’étude.

Malgré la baisse du lectorat, de nombreux pays s’intéressent aux travaux de la recherche SHS française, c’est d’ailleurs la troisième langue proposée dans les bases de données, même si elle est loin derrière l’anglais. Jean-Guy Boin du Bureau International de l’Edition Française (BIEF) rapporte que si l’édition SHS s’exporte avant tout dans la francophonie du Nord, la demande en langue portugaise (incluant le Brésil) devance l’anglais et l’espagnol, suivi de l’italien, du chinois, du coréen et du japonais. L’émergence d’un lectorat issu d’autres pays pourrait s’avérer fructueux pour l’enrichissement des échanges et des idées.

 

De la diffusion à la circulation

Il ne s’agit plus alors seulement de traduire la pensée française, mais bien de s’ouvrir d’avantage aux échanges. Il faut penser une politique de traduction à l’import plus diversifiée. Plus de la moitié des ouvrages traduits en France viennent de anglais, suit l’allemand puis l’italien partenaires historiques dans les échanges scientifiques des sciences humaines et sociales. L’espagnol ne représente qu’un vingtième des traductions et les autres langues sont réellement minoritaires. La traduction varie évidemment selon les disciplines. Si les pays d’Europe centrale ont eu une politique de traduction de nos ouvrages, l’intérêt français n’a pas toujours été réciproque. Il y a pourtant certaines productions étrangères qui sont négligées et qui mériteraient d’être étudiées. D’abord au sein même de l’Union Européenne, les liens pourraient être renforcés. De nombreux thèmes de recherches peuvent être traités de manière transversale : l’identité européenne, les questions de mémoire, et de lecture de l’histoire, les migrations et la mondialisation. De plus en plus de projets collaboratifs voient le jour, tant au niveau des disciplines, que des nationalités. Des bases de données européennes permettraient de connaitre la production européenne. Chercheurs et éditeurs rappellent le besoin d’échange et de mutualisation des informations. Cette circulation pourrait s’étendre au delà de L’Europe, car de nombreux pays comme le Brésil, la Chine, sont soucieux des avancées de la recherche SHS française comme certains pays d’Afrique et du Maghreb.

Aujourd’hui, si l’édition s’exporte encore par les livres et les revues papiers, le numérique permet d’intensifier l’échange d’informations. Les chercheurs sont invités à communiquer leur travaux et leur réflexion de multiples façons: articles, colloques, rapport, monographie, mais aussi blog et réseaux sociaux. L’évaluation des chercheurs et des universités par la publication accentue encore ce phénomène. Le numérique contribue à l’affranchissement des barrières et si cela peut paraître un réel progrès, l’information devient parallèlement pléthorique et l’offre éditoriale noyée. Des bases de données et des plates-formes numériques permettent aujourd’hui de rechercher la production française. Elles proposent de plus en plus des entrées multilingues, comme le portail trilingue d’Isidore. De même, les bibliothèques doivent se moderniser pour rendre plus accessible leurs ressources par la numérisation et l’exportation de leurs données, et de leur catalogue.

Les bouleversements qui traversent l’édition en sciences humaines et sociales au delà d’un impact purement économique, peuvent faire craindre une perte de prestige de la pensée française à travers le monde. Elle oblige alors les acteurs de la chaine éditoriale, et les pouvoirs publics français à se concerter sur une politique ambitieuse et plus harmonieuse pour s’exporter davantage. Aujourd’hui, dans la nécessité de la mutualisation des moyens, le décloisonnement entre les disciplines, les laboratoires, les universités et peut-être même l’éternel clivage public-privé seront amenés à évoluer. De nouvelle forme de savoir apparaissent comme les humanités numériques

Et pour que l’internationalisation du monde contemporain profite plutôt qualitativement que quantitativement à l’échange des savoirs pour la France, il faut qu’au delà de ses frontières elle tende plus à la circulation des savoirs et à l’approfondissement des liens qui permettra sans doute à chacun de pouvoir enrichir sa pensée.

 

Virginie Huynh-van-xuan

Master 1 PBD 2015-2016

Bibliographie

 

Barluet, Sophie, and Pierre Nora. Edition de sciences humaines et sociales: le cœur en danger rapport de mission pour le Centre national du livre sur l’édition de sciences humaines et sociales en France, mars 2004. Quadrige. Essais, débats. Paris: Presses universitaires de France, 2004.

Lévy-Rosenwald, Marianne. Rapport du médiateur de l’édition publique pour l’année 2008: à M. le Premier et à M. le Ministre de la Culture et de la Communication décembre 2009. Paris: Ministère de la Culture et de la Communication, 2009.

GFII. L’édition Scientifique Française En Sciences Sociales et Humaines – Rapport de Synthèse. Consulté le 10 janvier 2016. http://www.gfii.fr/fr/document/l-edition-scientifique-francaise-en-sciences-sociales-et-humaines.

Institut français. Sciences humaines en traduction : les livres français aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Argentine. Consulté le 20 janvier 2016, http://www.institutfrancais.com/sites/default/files/sciences_humaines-en_traduction.pdf

BIEF – Publications. Consulté le 12 janvier 2016, http://www.bief.org/Publication-3325-Article/L-international-en-questions-Quels-enjeux-pour-les-sciences-humaines-et-sociales-francaises-.html.

“EtatUrgenceTraduction-Long.pdf.” Consulté le 9 janvier 2016, http://editions.ehess.fr/fileadmin/dossier_editions/International/EtatUrgenceTraduction-long.pdf.

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