En quoi y a-t-il une crise des revues SHS en France ?

Le 10 janvier 2013, à l’occasion du vingt-et-unième numéro de leur revue, les deux fondateurs du « Magazine XXI », Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, publient un Manifeste, désormais connu comme le Manifeste XXI. Cet article prône « un autre journalisme (utile et sans publicité) à l’heure de la révolution numérique », et s’interroge sur la « conversion numérique » comme origine de la crise du journalisme papier. À la même époque culmine le questionnement d’intellectuels sur la crise des revues Sciences Humaines et Sociales (SHS). Pour ces intellectuels, professionnels de l’information, universitaires ou historiens, le secteur éditorial et les revues SHS en général connaissent une crise, fortement rattachée à une baisse sensible des ventes, mais également à leur transfert numérique.

Actuellement en France, la majeure partie des revues SHS sont publiées par des éditeurs spécialisés, qu’ils soient privés, – comme L’Harmattan, les PUF, etc –, ou publics, – le CRNS et les Presses Universitaires. On compte aujourd’hui une moyenne de 2800 revues SHS pour 1500 éditeurs environ. Mais ce sont les petits éditeurs qui gèrent le plus grand nombre de revues SHS : sur le portail numérique Cairn.info, 37 éditeurs publient de deux à neuf revues contre 127 pour une revue. Pour rappel, le Gfii (Groupement Français de l’Industrie de l’Information) recense plus de 1200 éditeurs. Cette répartition globale de l’édition des revues SHS est d’ailleurs pour certains l’une des causes de la crise : « le dépôt en open acess casserait cette dynamique et ce modèle économique qui signerait la mort des revues SHS (le terme a été employé à plusieurs reprises). […] 7 % des revues sont diffusées par de grandes maisons d’édition. Le reste, tout le reste, l’est par de petites structures » (http://blog.univ-angers.fr/mxsz/2013/02/15/).

Cause possible, les origines de cette crise sont floues, en partie parce que le lectorat actuel est comparé à celui d’il y a trente ans. Presque tous les chercheurs orientent la crise de l’édition SHS vers l’idée d’un déclin culturel, par rapport à la société française des années 60-70, qui, avec l’apparition de la Nouvelle Vague et du Nouveau Roman, est considérée comme l’Âge d’Or des revues SHS. Pour Pierre Nora, la faute est imputable aux étudiants se cantonnant aux cours et à leurs manuels, et qui de fait, manquent selon lui de curiosité intellectuelle : « Mais il faut admettre que deux mille cinq cents ans de baisse régulière, brutalement accentuée depuis 1970, ont fini par produire leur effet fatal : jamais les étudiants n’ont été aussi affamés de bibliographie dont ils ne lisent pas le premier titre » (Pierre Nora, Le Débat, n°19, 1982, p. 15). Selon cette citation, les étudiants n’inscrivent leurs lectures que dans une visée pratique et utilitariste de révisions en vue de leurs examens. Le « photocopillage »*1 et les emprunts en bibliothèques provoquent un manque à gagner dans la chaîne du livre SHS. Deux décennies plus tard, Sophie Barluet, ancienne directrice-adjointe de Radio France (1995-98), et enseignante d’économie des Médias à Sciences Po, va dans le même sens que P. Nora. Dans son rapport sur l’édition SHS pour le CNL (Centre National du Livre) et publié aux Presses Universitaires de France, S. Barluet compare les lectures des étudiants à des « banques de données », desquelles ces derniers n’utilisent que le strict minimum : « le caractère nécessaire ne porte plus sur le livre en tant que tel, mais sur les éléments qu’il contient, et que l’on n’obtient le plus souvent que par les pratiques de « braconnage » que sont la photocopie et l’emprunt » (Sophie Barluet, Édition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, PUF, 2004, p. 82-83).

Mais contrairement à S. Barluet, P. Nora n’accuse pas seulement les étudiants mal-lecteurs, mais aussi les auteurs de revues SHS : « Rares sont ceux qui ont gardé le goût de la belle ouvrage. D’abord parce que bien écrire ne fait pas très scientifique. Ensuite, parce que la plupart ne savent plus le français, qu’on ne leur a pas appris à écrire, ni à aimer, ni à respecter. Enfin et surtout parce qu’il y a l’ordinateur. Celui-ci a bien des avantages, mais il a rapidement modifié la manière d’écrire en substituant un style de flux oral à une écriture de réflexion et de concentration » (Pierre Nora, in Sophie Barluet, op. cit., Préface , p. 2). Les points de vue de S. Barluet et P. Nora pourraient apporter une réponse quant aux origines de la crise. Ils pourraient expliquer l’émiettement de l’offre (c’est-à-dire 2800 revues SHS pour un total de 1500 éditeurs, et une progression de la vente des livres, soit 4000 en 1994 et 6500 en 2002).

Malheureusement, les chiffres indiquent que ce n’est pas le cas.

Les données chiffrées du Syndicat National de l’Édition (SNE) annoncent un chiffre d’affaire de 66,6 millions d’euros en 2000, avec une pointe de 90,4 millions en 2007 avant de redescendre à 77,8 millions en 2008. Les bénéfices marquent une baisse des ventes sur ces dernières années, mais pas assez notable pour être réellement inquiétante. Les ventes résultant de l’export sont elles aussi élevées : elles représentent 25 % du chiffre d’affaire des livres, contre 40-46 % pour les revues. Au vu du chiffre d’affaire de l’édition SHS, il n’y a pas eu de crise économique.

En janvier 2005, l’Observatoire de la Lecture Étudiante chargea Bruno Auerbach de mener une enquête sur les habitudes du lectorat étudiant. En voici les conclusions : « Selon ces données, qui, curieusement, n’ont jamais été rassemblées au cours du débat sur la crise de l’édition en sciences humaines, il apparaît clairement que le nombre d’exemplaires d’ouvrages de SHS vendus n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. […] On observe que l’effectif étudiant de facultés de lettres et sciences humaines a été multiplié par 1,6 entre 1986 et 2002 quand le nombre d’exemplaires de livres de sciences humaines vendus l’étaient par 1,9. Si l’on utilise cette fois le chiffre dont on dispose pour 1970 (4 526 000 exemplaires), les contingents étudiants dans ces filières ont été multipliés par 2,1 (233 605 étudiants dans ces filières en 1970) entre 1970 et 2002, quand le nombre d’exemplaires vendus l’a été par 2, 2. On n’observe donc absolument aucun décrochage de corrélation ».

Ces constations sont nécessaires pour comprendre le marché des revues SHS sur la période de 2004 à 2009, pendant laquelle le nombre de livres SHS vendus ont baissé en même temps que la population estudiantine. Sur cette période, la faible rentabilité des revues est aisément compréhensible. D’une part, en raison de la faible population étudiante pendant cette période. D’autre part, l’environnement économique et institutionnel des revues SHS est peu favorable comparé à celui des revues des Sciences et Techniques Médicales (STM), comme le fait remarquer Patrick Fridenson, historien français et directeur d’études au Centre de Recherches Historiques (CRH) à l’École des Hautes Études en sciences sociales de Paris : « ces disciplines sont, depuis longtemps, les plus riches du paysage universitaire : elles ont besoin d’infrastructures, mettent en œuvre de grands programmes de recherche très coûteux, doivent disposer d’outils performants… Ces financements, en général, ne posent pas problème aux acteurs publics, car les progrès dans ces domaines sont spectaculaires, et influencent la vie quotidienne de tous les citoyens. Les laboratoires de sciences sont donc habitués à dépenser largement et généreusement. » (« Revues et accès libre : les pièges de la transparence, Entretien avec Patrick Fridenson », Esprit, mai 2013, p. 97-108). Ces dépenses ne correspondent pas, et de loin, à celles allouées à la recherche en SHS : seuls 4, 5 % du budget de l’Agence Nationale de la Recherche a été consacré aux revues SHS ; 95,5 % aux revues STM sur la période 2004-2011.

Il est possible que les causes de la crise aient changé. De 2000 à 2011, les spécialistes de la question se sont attachés aux problèmes liés au numérique et à la globalisation des connaissances dans un objectif du tout apprendre. Mais depuis 2011, les statistiques indiquent que la demande a surpassé l’offre : l’augmentation du lectorat étudiant et universitaire a entraîné une baisse relative des ventes des revues SHS. Nous l’avons mentionné plus haut, l’offre est extrêmement émiettée.

En outre, deux facteurs supplémentaires handicapent le marché de l’édition SHS : les revues sont la plupart du temps écrites en langues nationales (ce qui n’est pas le cas des revues STM rédigées en anglais), restreignant du même coup le public visé. Ensuite, les thèmes abordés par les SHS sont généralement des études locales, trop précises ou trop complexes pour intéresser un lectorat important. Le manque de vulgarisation des termes employés dans les SHS n’arrangent en rien la situation.

Quoiqu’il en soit, le « discours sur la crise » de l’édition de SHS a permis de bénéficier de ressources supplémentaires non négligeables. Sur ce discours fut établi le droit de copie versé par les bibliothèques au CFC (Centre Français d’exploitation du droit de Copie) suivi en 2012 d’une collecte de 45,4 millions d’euros. Ajouté à la taxe de 1976 sur les appareils de photocopie, qui fut étendue en 2007 aux imprimantes, cela rapporte chaque année 30 millions d’euros. Cette somme a rempli de 70% entre 1995 et 2003 les caisses du Centre National du Livre (CNL), organisme d’aide à l’édition. Cependant, ces aides ne profitèrent pas au secteur concerné par le « discours de la crise », car les aides aux SHS n’ont augmenté depuis que de 6 %, contrairement aux 45 % de subventions versées à l’ensemble de l’édition. 


*1 Le photocopillage, ou copillage, est un mot-valise construit sur les termes copie et pillage. Il désigne l’opération qui consiste, pour une personne physique ou morale (le copieur), à dupliquer ou exploiter un contenu intellectuel encore protégé par le droit d’auteur, sans autorisation ou sans respecter les termes de la licence décrivant ses droits de reproduction. Selon les cas, la copie d’une œuvre peut être légale (notamment si elle a migré dans le domaine public, ou si elle est régie par le copyleft), ou à l’inverse illégale du fait des restrictions relatives au droit d’auteur. Bon nombre d’éditeurs, producteurs, auteurs ou ayants droit, voient prioritairement ces pratiques comme causes d’un manque à gagner, les usagers accédant aux œuvres sans contribuer financièrement. À l’inverse, certains usagers ou observateurs considèrent qu’il s’agit de pratiques favorisant la « diffusion culturelle ». 

Bibliographie & sitographie :

Blog de Max Szczepanski, conservateur des bibliothèques responsable de la Bu Belle Beille pour la Bibliothèque Universitaire d’Angers(BUA) : http://blog.univ-angers.fr/mxsz/2013/02/15/

Nora, Pierre, « Écrivez, on ne vous lira pas », Le Débat, n°19, 1982/2, p. 15.

Barluet, Sophie, Édition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, PUF, 2004, p. 82-83.

Barluet, Sophie, op. cit., p. 137

Nora, Pierre, in Sophie Barluet, op. cit., Préface , p. 2.

Gfii, L’édition scientifique française en sciences sociales et humaines, octobre 2009, vol. 2, p. 26.

Béja, Alice et Padis, Marc-Olivier, « Revues et accès libre : les pièges de la transparence, Entretien avec Patrick Fridenson », Esprit, mai 2013, p. 97-108

http://www.sne.fr/enjeux/chiffres-cles-2013/

Auerbach Bruno, « Production universitaire et sanctions éditoriales. Les sciences sociales, l’édition et l’évaluation», Sociétés contemporaines 2/2009 (n° 74) , p. 121-145

Acrimed.org :

http://www.acrimed.org/Les-revues-de-sciences-humaines-et-sociales-1-une-economie-fragile

http://www.acrimed.org/L-edition-en-sciences-humaines-et-sociales-1-crise-ou-pas-crise#top

http://www.acrimed.org/Pour-une-critique-de-l-edition-dominante

La Revue XXI, « le Manifeste XXI » : http://www.revue21.fr/wp-content/uploads/2014/07/XXI21__Manifeste.pdf

Verdeil, Eric, L’édition en SHS à l’ère du numérique, 2013 : http://fr.slideshare.net/everdeil/ldition-en-shs-face-lre-du-numrique-2013

Colin HARKAT – Master I Politique des Bibliothèques et de la Documentation.

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