L’impact de la presse gratuite dans l’économie du secteur

Aujourd’hui la presse écrite est en train de vivre une crise sans précèdent, mise à mal par les sites Internet d’information gratuits et la presse gratuite[1].

Grâce au Web sont nées des nouvelles formes d’information et de journalisme, qui ont modifié largement les habitudes du lectorat. Celui-ci se contente de plus en plus de la presse gratuite en ligne. Avec l’avènement des gratuits et du Web la presse a assisté à la destruction de son modèle économique traditionnel.

Vers 1995 le modèle a commencé à vaciller avec la naissance des journaux gratuits. La situation s’est aggravée à cause de la migration de la publicité en ligne.

En 1995 Metro est distribué pour la première fois à Stockholm. C’est ainsi qu’apparaît le premier journal gratuit moderne. Metro a connu un succès très rapide et le modèle sera très vite exporté dans des nombreux pays. A partir du lancement de Metro un empire commence, qui propose aujourd’hui 84 éditions dans 23 pays et en 18 langues[2].

Il faut souligner que la presse gratuite émerge en Suède, dans un pays où la population lit beaucoup, ainsi que dans un pays où les principes de solidarité et d’entraide[3] sont très forts. Les initiateurs, suédois et norvégiens, partagent la vision d’une société fondée sur le bien commun. Cette philosophie altruiste s’est transformée en une entreprise économique qui s’appuie sur une stratégie marketing efficace. L’explosion des journaux gratuits ne s’est pas faite par hasard, mais relève d’un objectif de la part de leurs initiateurs dans un contexte favorable à leur diffusion, face aux attentes de lecteurs.

Les journaux gratuits arrivent en France au début des années 2000 avec certaines résistances de la part de la presse traditionnelle.  Depuis 2002 en France les gratuits ont connu une progression en hausse de leurs chiffres de production. Ce succès s’explique par l’originalité de la formule et de son mode de distribution.

En France l’ensemble des quotidiens urbains gratuits touche 4,5 millions de lecteurs contre 8,6 millions des lecteurs payants de la presse quotidienne[4]; la diffusion totale gratuite est bien plus supérieure à celle des quotidiens nationaux payants. Le Figaro et Le Monde ont une diffusion autour 300 000 exemplaires par jour chacun, 20 minutes 757 000 exemplaires, Metro 622 000 et Direct Matin 413 000[5].

La presse gratuite se finance exclusivement par la publicité et, à la différence de la presse traditionnelle, elle ne s’adresse qu’au marché des annonceurs, contrairement à la presse traditionnelle qui bénéficie du double marché des lecteurs et des annonceurs. Il en résulte des conséquences quant au type de lectorat des gratuits, et à leurs contenus et formes d’écriture.

Contrairement à la presse payante qui se base sur l’achat du lecteur, un quotidien gratuit va vers son lecteur dans l’espace public. Le système de distribution combine les techniques du chronomarketing[6]et du géomarkenting[7]. La solution choisie par le marché des gratuits s’appuie donc sur trois principes : trouver un réseau de distribution spécifique, réduire les couts de fabrication du journal, et employer aussi peu de journalistes que possible.

L’augmentation du lectorat et la démocratisation de l’information

La presse gratuite est plus accessible, rapide et proche du lecteur. Jusqu’à présent le lecteur n’avait jamais eu la possibilité de lire gratuitement des journaux aussi facilement, c’est-à-dire distribuées dans des lieux publics.

Quand on parle de presse gratuite la première question qui peut nous venir à l’esprit est de savoir si la presse gratuite a « volé » une partie du public de la presse payante. Pour répondre à cette question il faut d’abord analyser le public de la presse gratuite.

Le public visé par les gratuits est un public de non-lecteurs ou de lecteurs occasionnels de la presse payante. Les gratuits, en effet, ont d’abord rapproché des lecteurs peu habitués à lire un quotidien et surtout un public habitué à s’informer grâce à des médias audiovisuels. Effectivement, le lectorat qui a majoritairement réagi à la presse gratuite est le lectorat jeune et le lectorat actif urbain. Le public jeune est le public « digital natives » assoiffé des nouvelles technologies qui ne se reconnaît pas dans la presse payante, trop chère est pas assez rapide pour eux. Les articles sont trop longs, écrits de façon compliquée et éloignée de leurs intérêts. Les jeunes choisissent alors de lire les gratuits, car cette information gratuite, succincte et rapide leur suffit. En ce qui concerne le lectorat actif, on remarque que les rythmes de vie actuels nous laissent de moins en moins de temps pour la lecture approfondie et qu’une information rapide, en allant au travail, dans les transports en commun, suffit généralement au public actif.

Des enquêtes[8] montrent qu’il y a plusieurs types de rapports à l’information en fonction des différences de sexe, d’âge et de catégorie sociale[9]. En effet, les inégalités économiques, culturelles et sociales induisent des fortes différences dans l’appropriation de l’information et les gratuits correspondent aux pratiques d’appropriation de l’information immédiate.

Avec les gratuits le contenu est volontairement neutre et apolitique et il s’adresse au lecteur consommateur et non au lecteur citoyen : ceci correspond-il à la démocratisation de l’information ou à un simple stratégie économique ?

La stratégie des gratuits peut donner l’impression de promouvoir une démarche démocratique cependant, cette information n’est pas un approfondissement des évènements de l’actualité mais plutôt une réponse aux désirs immédiats du lecteur. Derrière l’idée et le mythe du journal gratuit comme égalité et droit à l’information gratuite pour tous se cache en réalité une stratégie commerciale allant de la production jusqu’à la diffusion des gratuits.

Selon Rémy Rieffel « Les gratuits véhiculent une information fast-food souvent simpliste, divertissante et volontairement positive[10] ». Les gratuits seraient plutôt le symbole de la culture de masse que de la démocratisation de l’information.

Le succès des gratuits et les changements actuels par rapport à l’accès à l’information

Au cours des derniers années, nous avons assisté à la transformation du comportement du public par rapport à l’accès à l’information. Le mode de consultation de la presse imprimée et l’accès à l’information a évolué à cause de la gratuité de l’information sur le Web. Nous vivons un bouleversement du rapport avec l’actualité engendré par la disponibilité de nouveaux outils de communication (Web, smartphones, tablettes, réseaux sociaux). La culture de la gratuité a explosé et la presse gratuite en a seulement marqué le début. Grâce aux gratuits, le public a compris pour la première fois qu’il était possible d’accéder à l’information sans payer.

Ainsi, les pratiques de consommation de l’information on changé, en étant de plus en plus appuyées sur des principes de vitesse et d’instantanéité.

Les journaux gratuits sont-ils les révélateurs de la société actuelle, d’une société symbole d’une consommation de plus en plus rapide et utilitaire de l’information ?

Le succès d’Internet qui est devenu le symbole de la gratuité a renforcé la conviction qu’il ne faut pas payer pour avoir de l’information. Le Web, les smartphones et les réseaux sociaux nous tiennent au courant de l’actualité en temps réel des événements du monde entier. La fast news est l’information plus pratique pour un public connecté en permanence.

Face à cette situation la lecture d’un quotidien est devenue une démarche accessoire.

La qualité des contenus de la presse gratuite

Avec leur format intriguant d’un petit tabloïd et des articles au style impersonnel et neutre les quotidiens gratuits sont la représentation de la crise et du déclin de la presse d’opinion.

Nous décelons une volonté précise de ne pas commenter l’actualité, les gratuits doivent fournir une information politiquement neutre. Les articles sont courts, les sujets traités de manière concise et l’accent est surtout mis sur les images.

La qualité de l’information a un prix, elle requiert de l’expertise, du temps et de l’argent. Pour offrir des contenus il faut valoriser, mettre en perspective, analyser les évènements et il est nécessaire d’avoir des journalistes qualifiés. Comme le souligne Ludovic Hirtzmann : « L’information a un coût parce que le journalisme est un métier mais aussi parce que la presse payante serait la seule capable d’analyser, de vérifier l’actualité de la nation et du monde, d’être un guide intelligent dans un monde aux repères fuyants ou inconnus[11] ».

Comment alors produire de l’information et des contenus de qualité quand les consommateurs ne veulent plus payer l’information ?

Allons-nous vers un monde où la population aisée peut payer l’information et des journaux de qualité et peut donc faire sens de l’actualité, tandis que la population plus modeste, attirée par la presse gratuite, ne se voit offrir que peu d’analyse ? Allons-nous vers un monde où il y aura une élite de lecteurs bien informés et une masse de lecteurs mal ou peu informés ?

Il faut être ainsi conscient de certaines dérives possibles de la gratuité concernant la qualité de l’information.

Conclusion

Les journaux gratuits comme les journaux payants affrontent les mêmes problèmes : conserver une certaine originalité et continuer à attirer des lecteurs surtout dans un pays comme la France[12].

Le modèle économique du gratuit est à risque à cause de la baisse des tarifs publicitaires et rétraction du marché publicitaire dans les médias. Les gratuits pour poursuivre leur chemin et se consolider doivent chercher des nouvelles solutions.

La presse payante pour survivre a décidé de migrer aussi sur le Web jouant entre la publication papier et en ligne. Le nouveau modèle mêle gratuité de l’information plus générale et payant pour des informations plus précises.

Après la crise de la presse payante devrions-nous attendre aussi la crise de la presse gratuite ? L’expansion de la presse gratuite se poursuivra-t-elle aussi dans un monde où toutes les informations seront accessibles gratuitement sur le Web?

Avec l’accès gratuit à des sites d’information les journaux imprimés ou non sont obligés de repenser leurs spécificités et leurs contenus.

Concernant leur rapprochement avec les medias modernes les quotidiens gratuits d’information générale sont capables, en jouant sur la proximité des formes, de toucher un public durable sur le long terme. Ils ont amélioré leur qualité mais leur travail journalistique reste considéré comme pauvre.

L’avenir des gratuits sera d’améliorer leurs contenus et échapper à la superficialité.         « Les gratuits ne peuvent, en d’autres termes, accéder au statut d’un bien démocratique que si, et seulement si, ils participent à une réelle instruction du public[13]. ».

 

Giorgia Plachesi

 

Notes:

[1] Principaux titres gratuits : Metro, 20 minutes, Direct Matin, Direct soir. La presse gratuite est aujourd’hui en France très spécialisée, il y a des titres dédiés à l’information générale (régions et éditions locales comme 20 Minutes Nantes ou Direct Montpellier Plus) mais il y a aussi des gratuits plus spécialisées comme A Nous Paris, Sport, Pause santé, Femme en ville, ParuVendu Paris, Citato.

[2] Chiffres tirés par le livre Mythologie de la presse gratuite, Rémy Rieffel, Le cavalier bleu éditions, 2010.

[3] Cette notion est liée au principe de service rendu à la communauté

[4] Audipresse (2009), résultats EPIQ, cumul 2008-2009

[5] Etude Audipresse 2014 : http://www.audipresse.fr/media/document/one20142015/Communique-de-Presse-Audipresse-ONE-2014-2015-ONE-Global-2015v3

[6] Chercher lectorat cible en un certain temps déterminé

[7] Sélectionner aux mieux le lectorat à partir des études sociodémographiques

[8] Etude Audipresse 2014 : http://www.audipresse.fr/media/document/one20142015/Communique-de-Presse-Audipresse-ONE-2014-2015-ONE-Global-2015v3

[9] Etude Audipresse 2014.

[10] Mythologie de la presse gratuite, Rémy Rieffel, Le cavalier bleu éditions, 2010. Cit. pag. 33.

[11] Ludovic Hirtzmann et Francois Martin Le défi des quotidiens gratuits, p. 21-22, Editions multimondes Sainte-Foy, 2004

[12] France 31 range mondiale et au 12 européen pour la diffusion des quotidiens (Etude Audipresse 2014)

[13] Mythologie de la presse gratuite, Rémy Rieffel, Le cavalier bleu, 2010. Cit. pag. 91.

Bibliographie

 BARET Anne, L’impact de la presse gratuite : nouvelle donne économique et changement sociologique ?, Connaissances et savoirs, Paris, 2006.

CHARON Jean-Marie, La presse quotidienne, Editions La Découverte, Paris, 2013.

CHARON Jean-Marie, Patrick Le Floch La presse en ligne, Editions La Découverte, Paris, 2011.

HIRSTZMANN Ludovic, Martin François, Le défi des quotidiens gratuits, Edition Multimondes, Sainte-Foy (Québec), 2010.

LE FLOCH Patrick, Sonnac Nathalie, Economie de la presse à l’ère numérique, Editions La Découverte, Paris, 2013.

POULET Bernard, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, Paris, 2011.

RIEFFEL Rémy, Mythologie de la presse gratuite, Editions le cavalier bleu, 2010.

La presse : le dilemme gratuit-payant, La documentation française, Paris, 2010.

Webographie

http://www.audipresse.fr

http://www.audipresse.fr/media/document/one20142015/Communique-de-Presse-Audipresse-ONE-2014-2015-ONE-Global-2015v3

http://rue89.nouvelobs.com

http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/08resultat_chap6.php

http://www.culturecommunication.gouv.fr/Politiques-ministerielles/Presse/Chiffres-statistiques

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