L’édition 100% numérique : innovations et nouveaux modèles éditoriaux.

Le marché actuel du livre numérique est encore en construction et toutes les tentatives éditoriales numériques sont autant de laboratoires d’essai et d’expérimentations.

En France, trois maisons d’édition sur cinq ont intégré l’offre numérique dans leur stratégie éditoriale et l’édition numérique représente 6,4% du chiffre d’affaire des éditeurs[1].La lecture numérique et l’équipement des français en appareil permettant la lecture (liseuses, tablettes, smartphones) est en nette augmentation.

Aux Etats Unis, le livre numérique pèse 25% sur le marché du livre et plus de 40% des livres vendus sont des e-books. Plus de la moitié des revenus des éditeurs provient du numérique. Avec l’arrivée des géants du web (Amazon, Apple, Google) les Etats Unis ont intégré précocement le numérique dans leur stratégie éditoriale. Nous prendrons en compte, dans cet article, l’édition numérique américaine comme exemple ou modèle d’innovation.

Le livre numérique n’est plus considéré comme une menace mais comme un enjeu même s’il bouleverse le fonctionnement de la chaîne du livre. L’avenir de l’édition s’opérera-t-il par un basculement progressif du numérique au papier, c’est à dire vers une stratégie éditoriale qui pense le numérique avant l’imprimé ? En ce sens, nous allons explorer les stratégies des éditeurs 100% numérique ou pure players en développement. Sont-ils les modèles en devenir de l’édition de demain et comment repensent t’ils le marché du livre, par quels modèles, quelles innovations ?

Il convient de rappeler que l’économie de l’édition numérique est une économie de l’innovation. On parle d’innovation de rupture pour le livre numérique car il engendre un changement radical qui « modifie en profondeur les conditions de lecture et de production »[2]. La diversité des supports est une caractéristique inhérente à la conception du livre numérique. Cette nouvelle donne impose aux éditeurs de prendre en compte de nouveaux acteurs et collaborateurs qui entrent en scène dans la conception et la production : les fabricants de matériel permettant la lecture numérique, les opérateurs de téléphonie mobile, les créateurs d’applications, les webdesigners… L’économie du numérique est avant tout une économie de réseau. Elle suppose l’innovation et l’expérimentation économique, technologique et une nouvelle organisation structurelle.

Les pure players ou éditeurs tout en ligne[3] : quel modèle éditorial?

          Les éditeurs 100% numérique ou pure players sont des maisons d’édition qui pense la conception et la publication des livres sous format numérique uniquement, destinés aux nouveaux usages de lecture. Ils sont à la fois affranchis de la chaîne du livre et des contraintes des éditions traditionnelles et dépendants des nouveaux usages et supports du numérique. Certains coûts sont supprimés mais d’autres viennent s’ajouter (métadonnées, sécurisation et stockage des fichiers…) et ils sont obligés de travailler avec de nouveaux acteurs.

Dans son ouvrage « Le livre à l’heure du numérique » Françoise Benhamou appelle les aventuriers du numérique ces nouveaux venus de l’édition qui ont misé sur le tout numérique. On dénombre 169 éditeurs pure players francophones en 2014[4]. Ils s’inscrivent dans l’économie de l’expérimentation et sont les laboratoires de l’édition de demain qui prend en compte en premier lieu la dématérialisation du livre, son caractère numérique avant sa diffusion et distribution. L’enjeu pour ces nouvelles maisons d’éditions c’est aussi d’affirmer leur rôle éditorial, de renforcer le « label qualité » de l’éditeur, elles remettent en question la dimension normative de l’édition et doivent repenser leur stratégie.

Les maisons d’édition nativement numérique ou digital only cherche à explorer les opportunités du numérique. On peut parler de circuit alternatif en développement qui cherche à se positionner sur le marché. Certains pure players revendiquent leur indépendance c’est à dire qu’ils sont à l’origine de la conception, fabrication du livre et qu’ils construisent un catalogue numérique propre.

Aux Etat Unis une des premières plateformes éditoriales, créée en 2009, à adopter une stratégie à 360 degrés et à tenter le tout numérique est Open Road Media. Elle publie quatre façons de penser l’e-book : des auteurs connus, des partenariats, des e-riginals publiés sous format numérique et des découvertes (en prenant en compte l’autoédition) enrichies de vidéos et son. En France on peut citer Publie.net dans les plus novateurs, créée par un auteur, qui propose une plateforme d’édition numérique plurielle.

Innovations numériques et technologiques

          Le livre enrichi ou « multimédia » est une innovation dont le monde de l’édition du tout numérique se saisit. L’augmentation de la lecture sur tablette mais aussi sur smartphone, encourage le développement de ce nouvel objet/livre hybride. Les éditeurs se doivent aujourd’hui de penser à l’objet avant d’en penser le contenu. Ils sont les garants de leur qualité et leur richesse, malgré les nouvelles concurrences venues notamment des développeurs d’application. Au Etats-Unis, face à Amazon, le marché du livre numérique c’est d’abord orienté autour de celui des liseuses, mais la lecture hybride devient prédominante notamment sur tablette et smartphone d’où l’émergence de création de livres enrichis et d’applications.

50% des pure players francophones[5] pratiquent l’enrichissement comme ajouts aux contenus dans le texte. Pour eux le livre enrichi doit être une valeur ajoutée éditoriale et non un bonus. Il s‘agit donc aussi de se positionner à l’intérieur du circuit tout numérique : proposer un livre similaire au papier ou créer un nouvel objet, un nouveau concept. Le savoir-faire numérique et technologique est primordial pour les éditeurs tout en ligne. Il faut trouver le juste équilibre entre les nouvelles possibilités du numérique pour la création littéraire et le danger du trop technologique au risque de perdre l’attention du lecteur et de l’étourdir. La dimension cognitive dans la lecture du livre numérique augmentée à une réelle importance dans la mise en place d’innovation.[6]Il s’agit également de s’adapter aux supports, en privilégiant l’interopérabilité des formats pour différents usages et supports de lecture et anticiper les innovations technologiques toujours en mouvement.

Le livre enrichi a pour but de le rendre connecté et interactif. Il doit être autre chose que le livre papier. Pourquoi chercher à réaliser un objet similaire au papier alors que celui ci existe déjà ? C’est sur ce point que les éditeurs numériques tentent de s’orienter. Certains d’ailleurs viennent d’autres milieux que l’édition (l’audiovisuel, la musique, la téléphonie). Se sont de nouvelles expériences immersives et de nouveaux usages qui permettent d’encourager le lecteur vers la lecture numérique mais aussi d’attirer un nouveau public de non lecteur. La maison d’édition numérique française Story Lab par exemple se place en laboratoire d’expérimentation digitale comme studio et atelier de création avec une expertise technologique, éditoriale et marketing. On peut également donner en exemple l’application Paris-Tokyo créée par Les éditions merveilleuses, qui promet deux livres enrichis et interactifs dans une application avec le récit de Tokyo par une française et celui de Paris par une japonaise.

L’innovation numérique est un des points majeurs de l’édition numérique américaine, qui se constitue en véritable start-up technologique proposant notamment multiples applications pour accompagner la lecture. En 2015, plusieurs nouvelles applications pourraient influencer « la french tech » de l’édition numérique. Citons quelques exemples comme Booktrack une application comme service augmenté de l’expérience de lecture grâce à laquelle on peut disposer d’une bande sonore du livre. Un autre exemple récent est l’application Shelfie qui permet de photographier son étagère de livre afin d’en recevoir la version dématérialisée. De plus les filiales de divertissement, d’Entertainment américaine, celles du jeux vidéos par exemple, s’emparent également de l ‘édition numérique pour poursuivre l‘expérience du jeu, preuve de l’importance de l’innovation et de la croissance de l’édition numérique.

Avec le livre enrichi, on soulève toutefois la question du droit d’auteur. Un casse tête pour les éditeurs numériques avec plusieurs auteurs, créateurs de mondes différents (vidéo, son…) qui doivent respecter l’intégrité de l’œuvre, particulièrement en France.

Repenser le rapport à l’auteur et le mode de financement

          Les maisons d’édition nativement numérique sont aussi à la recherche d’un nouveau modèle dans leur relation à l’auteur. Ils recherchent les auteurs sur le web ou grâce à des évènements et mettent en place de nouveaux services aux auteurs. Elles imaginent aussi leur catalogue comme un moyen de médiation et tentent d’être le plus actives sur le web notamment par la promotion des auteurs qui peuvent être en contact direct avec les lecteurs via les blogs et réseaux sociaux. Donc une activité promotionnelle repensée et un rapport auteur /lecteur qui suit l’émergence des pratiques collaboratives et de communautés du web.

En ce sens le financement collaboratif peut être une nouvelle logique économique dans l’édition numérique comme modèle de financement. Un modèle de rupture qui repose sur le financement par le don et promet des contreparties pour le lecteur. Cela change et invente une nouvelle relation du lecteur-éditeur-auteur. Il existe de nombreux sites et plateformes de financement collaboratif dans l’édition qui se multiplient (Lesnouveauxauteurs, CrowdBook, My MajorCompanyBooks…). Le crowdfunding dans l’édition numérique est garant d’une nouvelle stratégie de fonctionnement : il fait émerger le rôle de prescripteur du lecteur et l’auteur promeut lui même son ouvrage. Il se fonde également sur trois nouvelles façons d’envisager le financement : le micro financement, le pré-financement et la co-création.[7]Ces nouveaux paradigmes sont autant de nouveaux modèles qui peuvent être adapter par les pure players de l’édition. Le financement participatif c’est aussi un moyen de faire adhérer un lecteur proche de l’aspect alternatif du concept et permet de « s’inscrire dans la logique virale de la Toile ».[8]

Le modèle de l’autoédition, proche du modèle crowdfunding, est très présent aux USA. Le texte est choisi par les lecteurs qui participent aussi à son financement créant un rapport direct d’auteur à lecteur. Les éditeurs numériques peuvent passer par le biais de l’autoédition en récupérant certains auteurs reconnus, distingués par une communauté de lecteurs/internautes en y ajoutant la valeur éditoriale pour crédibiliser l’offre. On parle d’édition indépendante aux Etats Unis pour l’autoédition qui est un marché croissant et un secteur non négligeable dont les éditeurs numériques américains s’emparent. La part de l’autoédition avoisinent les 18% et ce marché entre en phase de maturation avec certaines plateformes émergentes aux USA comme eBookIt et Blurb. Amazon a également investi dans le secteur de l’autoédition avec sa filiale Create Space. En France elle reste minoritaire.

Par ailleurs, les éditeurs numériques expérimentent aussi, tout comme les éditeurs traditionnels, différents modèles d’accès. Il existe alors un nouveau modèle économique qui consiste à louer l’accès au livre plutôt que de vendre le fichier. Les éditeurs pure players prennent en compte la valeur d’usage plutôt que la valeur de propriété. Et se sont bien des ventes et des offres de services qui sont ainsi développées. [9]

          Paradoxalement, la question aujourd’hui pour ces éditeurs qui ont pensé le numérique avant le papier, est de savoir s’il est nécessaire d’intervenir sur le marché du livre avec une dimension matérielle de leur production. C’est le passage du digital only au digital first (suivi par la presse). A titre d ‘exemple l’édition publie.net a entrepris une collection papier depuis 2012 pour profiter du réseau des librairies en France et afin d’attirer un public différent du web. Dans ce cas l’impression à la demande semble être une nouvelle conception et solution pour l’édition. Réconcilier le monde digital et le monde de l’imprimé et ainsi créer un nouveau modèle de financement qui repose sur le fait de produire uniquement ce qui est vendu.[10]

Les pure players, qui restent sur un marché de niche et que l’on étudie ici comme un microcosme de l’édition avec ses limites, mettent en place plusieurs stratégies et compétences : numériques, éditoriales et commerciales. A travers les expérimentations des éditeurs du numérique on voit bien émerger et se renforcer la complémentarité du papier et du numérique, et ceci rend l’avenir de l’édition optimiste. En effet se sont deux modèles qui se complètent, se développent côte à côte comme déjà aux Etats-Unis et laissent entrer l’innovation technologique au cœur de leur stratégie. L’édition numérique est déjà bien implantée aux Etats Unis grâce au virage numérique précoce et aux pratiques numériques des lecteurs américains, avec toutefois quelques nuances (une légère baisse de la vente des e-books en 2015). Elle semble se propager en France d’une manière parallèle, différente mais innovante, et encourage et réinvente l’édition du livre numérique pour demain.

                                                                                                             Emma GAGNEUX

Bibliographie

 Monographie

BENHAMOU Françoise, Le livre à l’heure numérique, papiers, écrans vers un nouveaux vagabondage, Seuil, 2014

LARIZZA Olivier, La querelle des livres, petit essai sur le livre à l’âge numérique, Buchet Chastel, 2012

Rapports et études

« L’édition en perspective » Rapport d’activité du syndicat national de l’édition 2014-2015, lien url :http://www.sne.fr/wp-content/uploads/2015/07/Rapport-dactivité-interactif-SNE_Edition-en-perspective-2015.pdf

« Les grands enjeux de l’édiction numérique aux Etats-Unis », Assises du livre numérique, 2013

« Les acteurs de la chaîne du livre à l’heure du numérique, Les auteurs et les éditeurs » Note d’analyse, Centre de stratégie d’analyse, mars 2012

« Pratique d’éditeurs : 50 nuances de numérique », étude réalisée par le MOTiF et Le Labo de l’édition, mars 2014, lien url : http://urlz.fr/314B

Articles

BÉNABENT Juliette, « Livre numérique, comment tourner la page », Télérama, mis en ligne le 27/04/2013, lien url : http://urlz.fr/314x

NORA Dominique, « Jusqu’où ira le livre numérique ? » Le nouvel observateur, mis en ligne le 22 /03/2014, lien url : http://urlz.fr/314u

POIREL, Carol « Innovation et règles du jeu : le cas du livre numérique en France », Management & Avenir 2015/4 (N° 78), p. 125-142

TOUBON Jacques, « Le livre dans l’économie numérique. Quelle politique ? », Le Débat 2012/3 (n° 170), p. 37-41.

TRÉHONDART, Nolwenn « Le livre numérique, un objet textuel non identifié », Les métamorphoses numérique du livre III, Revue Dazibao, 2013, lien url : http://urlz.fr/31fx

WARREN, John W « The Progression of Digital Publishing: Innovation and the E-volution of E-books », Rand Corporation, 2010

Notes

[1] Étude KPMG, « 2ème baromètre de l’offre de livres numériques en France », 2015

[2] Carole Poirel, « Innovation et règles du jeu : le cas du livre numérique en France », Management & Avenir 2015/4 (N° 78), p. 125-142.

[3] Nous emploierons dans cet article plusieurs termes équivalents : pure players, éditeur tout en ligne, éditeur 100% numérique, éditeur tout numérique ou digital only.

[4] Lorenzo Soccavo, chercheur en prospective du livre de la lecture et de l’édition

[5] D’après l’étude « Pratique d’éditeurs : 50 nuances de numérique », réalisée par le MOTiF et Le Labo de l’édition.

[6] D’après l’article « Le livre numérique, un objet textuel non identifié » de Nolween Tréhondart

[7] Blog du Labo de l’édition

[8] Françoise Benhamou Le livre à l’heure du numérique

[9] L’offre freemium par exemple

[10] D’après l’article « Impression à la demande : pourquoi le numérique sera l’avenir du papier » de Tristan d’Avezac De Moran, Le journal du net, 2015

Publicités
Cet article, publié dans Non classé, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s