Analyse comparée du secteur de l’édition en France et en l’Allemagne

De la chaîne du livre aux organisations syndicales

Dans sa définition la plus commune, l’expression « chaîne du livre » fait référence en France à la dimension économique du processus. Cette chaîne du livre est séquentielle : dans sa configuration la plus élaborée, elle fait intervenir tour à tour l’auteur, l’agent, l’éditeur, l’imprimeur, le diffuseur, le distributeur et le point de vente. Chacune de ces entités perçoit une partie du prix du livre, et ce partage s’effectue sous des contraintes légales spécifiques au secteur. C’est cette définition, claire et communément acceptée que nous utiliserons ici. La chaîne du livre allemande est de ce point de vue exactement similaire à la chaîne du livre française.

L’une des différences qui caractérise cependant ces pays se situe au niveau des organisations nationales. En effet, la France se distingue par sa constellation de petits regroupements (et parfois de regroupements de regroupements) comme par exemple le Syndicat National de l’Edition (SNE), le Syndicat de la Librairie Française (SLF), le Syndicat national de la Librairie Ancienne et Moderne (SLAM) ou encore le Syndicat National du Livre et de l’Edition (CFDT)… Et la liste est longue ! En Allemagne au contraire, une organisation principale réunis les acteurs de la chaîne du livre exposés plus haut, du moins de l’éditeur au point de vente, il s’agit de la Börsenverein des Deutschen Buchhandels (littéralement « union boursière des commerces de livre allemands »). Elle explique par ailleurs sur son site internet être : « L’unique union qui réunit les trois étapes commerciales sous un toit – les maisons d’édition, librairies, l’interlibrairie, les antiquaires et les représentants de maison d’édition. Il s’entend comme le porte-voix de la branche de livre et est aux côté du public et de la politique en conseillant. ». Il s’agit donc d’un groupe de pression national réunissant (notamment) éditeurs et libraires.

Nous connaissons en France la force de persuasion du SNE, qui s’est par exemple illustrée il y a peu sur la réforme du droit d’auteur en diffusant aux libraires une plaquette choc intitulée « la gratuité c’est le vol », tandis que les autres groupes d’intérêts semblent parfois bien démunis face à lui. La question que nous allons nous poser dans les lignes suivantes est celle des similarités ou différences dans le rapport de force, notamment l’influence sur les lois, au travers de deux grands exemples on ne peut plus actuels : Les lois récentes sur l’Open Access et l’édition scientifique et la lutte des librairies contre le monopole d’Amazon.

Un exemple actuel : la lutte contre le géant Amazon

Avant de détailler la problématique des librairies face au géant des ventes en ligne Amazon, et les lois correspondantes, il faut tout d’abord rappeler ici ce qu’est ce qu’on appelle le prix fixe. Le prix unique du livre est une forme de contrôle vertical du prix de vente de détail des livres par l’éditeur. Selon les pays, dans les cas qui nous intéressent il prends la forme d’une disposition législative.
En France, le prix unique du livre est régi par la Loi Lang de 1981 et en Allemagne par la « Verzeichnis Lieferbarer Bücher » ou LVB de 1987 (passée en loi en 2002, puis modifiée en 2015 pour y ajouter les livres numériques). Cette loi autorise par exemple en France une réduction de 5 % sur la TVA, donc répercutée sur le prix du livre. En Allemagne, comme en France sur ce point, la loi fixe un prix unique que les éditeurs et libraires se doivent de respecter et répercuter . On notera cependant une forte opposition de certains secteurs de l’édition allemande à cette loi. Ses détracteurs soulignent le fait qu’elle ne s’applique que difficilement aux éditeurs spécialisés qui reprochent son manque de souplesse à la loi, elle ne s’adapterait que mal aux produits spécialisés comme les éditions scientifiques par exemple. Le but de ces deux lois est de protéger la librairie nationale de la concurrence et d’attirer les consommateurs par le prix en définissant le livre comme un bien de consommation « spécial » (il est par exemple également cité en France dans la liste des biens de première nécessité).

La donne a quelque peu changé cependant avec l’arrivée de la vente en ligne. Les librairies vendant des livres (physiques ou numériques) ne sont à partir de ce moment en effet plus nécessairement des librairies « nationales » (c’est-à-dire dans ce contexte des librairies implantée dans le pays). Les facilité de paiements et d’acheminement ont attirés les lecteurs hors des circuits de librairies physique et de grosses compagnies à la communication efficace et bien implantées sur le net ont récupéré une grosse partie des ventes de livres, jusqu’à 17 % en France. C’est notamment Amazon, une compagnie américaine, qui a récupéré ces parts de marché, 80 % en France. Les lois citées précédemment protégeant les librairies n’étant pas pensées dans un cas de concurrence international, Amazon s’est donc retrouvée avec les mêmes avantages que les librairies françaises et allemandes classiques, et le but même de ces lois protectionnistes s’en voit fragilisé.
En France une loi est adoptée, sous la pression du SNE notamment, pour faire « barrage » et réparer les lacunes de la loi Lang. Il s’agit de la loi dite « Anti-Amazon » adoptée et entrée en vigueur en 2014. La loi interdit aux vendeurs en ligne de livres papiers et au premier d’entre eux, le géant américain Amazon, à la fois la gratuité des frais de port et le rabais de 5 % sur le prix de vente fixé par l’éditeur de la loi Lang. Une mesure cependant lacunaire et facilement contournable par la multi-nationale, ce qu’elle s’est empressée de faire comme l’explique cet article :

« Le e-commerçant a également une solution toute trouvée, et déjà bien établie, à l’aide de l’adhésion Premium : un programme annuel, pour 49 € par an, qui « offre » la livraison gratuite en un jour ouvré, ainsi que des ebooks en prêt ou des films en streaming. Efficace, d’autant plus que le revendeur est sûr de gagner des clients fidèles avec ce type d’offre.

Dans les deux cas, les mesures d’Amazon restent tout à fait légales, et la loi désavantage finalement… les libraires indépendants, dans une certaine mesure. En effet, si Amazon peut se permettre un tarif aussi faible sur ses frais de port, c’est grâce aux négociations avec les transporteurs, sur lesquels il pèse particulièrement.

De ce point de vue, la loi ne règle rien, et les libraires indépendants déplorent déjà le manque de soutien des services de transport : « Les instances nationales, comme le ministère, le CNL ou le SLF, pourraient peut-être faire comprendre à Colissimo que nous sommes, tous ensemble, un acteur essentiel à leur économie et à l’économie globale », expliquait Thomas Le Bras, chef de projet pour la plateforme leslibraires.fr, une alternative à Amazon montée par des libraires indépendants.»

Remarquons ici que si le SNE et le SLF ont poussés la loi, d’autres acteurs français élèvent la voix pour leur demander un soutien qu’ils considèrent comme lacunaire.

En Allemagne le processus est quelque peu différent : aucune loi n’a été adoptée, mais en revanche les procès de la Börsenverein contre Amazon se multiplient, et les pressions entre éditeurs pour résister ensemble à la firme aussi. Ici par exemple la Börsenverein notifie une infraction au prix unique : Amazon proposait une version numérique gratuite d’un livre pour tout téléchargement de l’application de lecture phare d’Amazon, Kindle. Ce faisant l’e-book n’était proposé gratuitement que par Amazon et son Kindle. Un autre exemple lorsqu’un éditeur allemand, Bastei Lübbe, a créé un partenariat avec Amazon sur la vente d’un e-book… La réaction fut immédiate comme l’explique cet article d’ActuaLitté :

« Le PDG de la chaîne de librairies RavensBuch, Michael Riethmüller, n’a pas caché son agacement à la découverte de ce partenariat : ni une, ni deux, il a annoncé que les commandes en cours et les rendez-vous avec les représentants de l’éditeur étaient annulés jusqu’à nouvel ordre. Par ailleurs, l’initiative Buy Local, qui met en avant le réseau de librairies et les éditeurs ou auteurs locaux, se passera aussi de la marque Bastei Lübbe.
[…]
Si libraires et éditeurs sont des partenaires sur tous les marchés du livre, la situation allemande est particulière : les deux professions sont représentées par un même organisme, le Boersenverein, l’Association des éditeurs et des libraires allemands. Autrement dit, les actions de Bastei Lübbe sont désormais connues de tous, d’autant plus que Heinrich Riethmüller, père de Michael, est président du Börsenverein…Oups ! »

Nous voyons bien au travers de cet exemple que les choses fonctionnent très différemment en Allemagne : de part son hégémonie la Börsenverein des Buchhandels est capable d’unifier les comportements et les intérêts des libraires et éditeurs allemands, ce qui peut cependant se révéler problématique : une hégémonie est toujours dangereuse.
Deux systèmes qui diffèrent pour des problématiques communes

Nous l’avons bien vu, au-delà, ou peut-être à cause, des différences d’organisation des associations représentants les éditeurs et libraires en France et en Allemagne, les manières d’aborder les mêmes sujets sont complètements différentes. Cet exemple serait sans doute à contextualiser dans les deux pays et à enrichir d’autres cas, sur l’Open Access par exemple, ou sur le droit d’auteur, où les recommandations européennes et les enjeux pour les organisations sont les mêmes dans les deux pays. Mais nous avons d’ors et déjà dressé une petite représentation de leurs deux fonctionnements.
En Allemagne, il n’y a qu’un seul grand groupe de pression représentant à la fois les intérêts des éditeurs et des libraires. Il y a donc plus facilement dialogue et consensus entre les différents acteurs. Et mêmes si une telle hégémonie doit sans doute poser problème à d’autres niveaux (notamment quand d’autres groupes s’opposent à la Börsenverein), elle évite cependant en partie les multiples tensions internes que nous pouvons connaître en France sur de tels sujets. C’est un des problèmes du système de « constellation française » : autant de groupes aux intérêts considérés comme divergents peinent parfois à travailler ensemble et à voir les points qui les relient entre eux. Les tensions sont par conséquence plus nombreuse, mais ne prêtent peut-être pas autant à conséquence qu’en Allemagne. La force de l’habitude sans doute.

Laura KLEIN

Master 1 PBD

Bibliographie

BEUVE-MERY, Alain. 2014. « La loi « anti-Amazon » votée par le Parlement ». Le Monde.fr, janvier 9, sect. Économie. http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/01/09/le-senat-adopte-le-projet-de-loi-anti-amazon_4344934_3234.html.

BEUVE-MERY, Alain. 2015. « « La gratuité, c’est le vol » : la campagne en faveur du droit d’auteur ». Le Monde.fr, septembre 10, sect. Économie. http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/09/10/la-gratuite-c-est-le-vol-la-campagne-en-faveur-du-droit-d-auteur_4751809_3234.html.

DEMARCO, Amanda. 2011. « German Publisher Ponders Moving Abroad to Avoid Fixed Prices ». Publishing Perspectives. décembre 15. http://publishingperspectives.com/2011/12/german-publisher-ponders-moving-abroad-to-avoid-fixed-prices/.

GARY, Nicolas. 2015. « La gratuité c’est le vol : une analyse lacunaire, voire illusoire ». ActuaLitté. septembre 28. https://www.actualitte.com/article/monde-edition/l-ouvrage-de-malka-se-trompe-de-cible/60772.

GIMAZANE,Rémi. 2008.« 1754-comprendre-et-connaitre-la-chaine-du-livre.pdf ». 2016. Consulté le janvier 28. http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/1754-comprendre-et-connaitre-la-chaine-du-livre.pdf.

OURY, Antoine. 2014. « La loi anti-Amazon au Journal Officiel : les frais de port à 1 centime ». ActuaLitté. juillet 10. https://www.actualitte.com/article/monde-edition/la-loi-anti-amazon-au-journal-officiel-les-frais-de-port-a-1-centime/50047.

OURY, Antoine. 2016a. « Allemagne : vives tensions après le partenariat d’un éditeur avec Amazon ». ActuaLitté. janvier 12. https://www.actualitte.com/article/monde-edition/allemagne-vives-tensions-apres-le-partenariat-d-un-editeur-avec-amazon/62935.

OURY, Antoine. 2016b. « Ebooks gratuits ou partages de liens, la loi allemande intraitable avec Amazon ». ActuaLitté. janvier 26. https://www.actualitte.com/article/lecture-numerique/ebooks-gratuits-ou-partages-de-liens-la-loi-allemande-intraitable-avec-amazon/63166.

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