Accès ouvert et monographies de sciences humaines et sociales : une possibilité ?

L’accès ouvert aux publications scientifiques est présenté depuis les années 1990 comme une alternative aux problématiques du modèle traditionnel de l’édition scientifique ayant entraîné l’enfermement de travaux financés par des fonds publics derrière des barrières financières et techniques. Dans cet article, nous allons étudier la question de la transposition du mouvement de l’accès ouvert, d’abord pensé pour les disciplines des sciences, des techniques et de la médecine [STM], à celles des sciences humaines et sociales [SHS]. Le cas des monographies (1), support essentiel de la communication en SHS, servira à montrer ce que l’accès ouvert pourrait faire évoluer dans l’édition scientifique en SHS, et l’existence de résistances à cette transition dans ces disciplines. L’article procède pour cela en contextualisant la communication SHS dans le débat sur l’accès ouvert, puis en se penchant sur les intérêts et les limites de l’accès ouvert pour les monographies.

Par rapport aux STM, la communication en SHS présente des spécificités liées au travail intellectuel, à la production et à la circulation. Or, on peut observer un manque de reconnaissance des différences existant entre ces disciplines dans le débat autour de l’accès ouvert : « [généralement], les décideurs commencent avec les STM et supposent qu’elles représentent l’ensemble« . Cela se comprend : les STM étant l’activité de recherche la plus visible et coûteuse, elles viennent d’abord à l’esprit dans les discussions sur l’investissement dans la recherche. Le débat est donc structuré autour des STM et, de fait, les financements élevés et le rythme de publication rapide font de l’accès ouvert à ces publications un objectif faisable et souhaitable. Depuis quelques années, ce débat est entré dans la sphère publique, notamment à la Commission européenne où sont mises en avant les notions de retour sur investissement et de transparence.

Les arguments en faveur du libre accès à l’information scientifique depuis sa politisation ont porté sur l’opportunité qu’il représenterait pour des enjeux tels que la compétitivité nationale, l’environnement… mais on peut douter que la recherche SHS -du moins en sciences humaines- apporte des solutions à ces questions, car la valeur de ces productions réside ailleurs. L’accès aux résultats de cette recherche est alors défendu pour des questions de société, par exemple par l’axe Societal challenges du programme Horizon 2020, mais Ghislaine Charton note que le transfert science-société pour les SHS se ferait plutôt par des revues à lectorat hybride comme Le Débat. L’argument du retour sur investissement est également très présent, alors que les SHS ne représentent qu’une partie très faible des financements de la recherche communautaires (3 % en 2013) ou nationaux (2,2 % des dotations de l’ANR en 2012). Enfin, les arguments de la concentration des revues par de grands éditeurs internationaux et de l’inflation de leur coût ne semblent pas vérifiés pour les SHS.

La prédominance des STM dans le débat sur l’accès ouvert se ressent également par sa focalisation sur les revues, qui sont la cible principale des politiques mises en œuvre. Mais l’un des principaux moyens de diffusion de la recherche en SHS, les livres, et particulièrement les monographies, est assez peu discuté. Bien qu’il existe déjà une demande pour l’extension de l’accès ouvert aux monographies, les acteurs du secteur s’accordent sur le fait que la mise en place de l’accès ouvert soit plus complexe pour les monographies que pour les revues académiques, comme le rapport Finch au Royaume-Uni. En effet, contrairement aux revues où la publication numérique est devenue une norme, ce n’est pas le cas pour les monographies, où dominent encore les formats imprimés coûteux. Le défi est donc double : celui d’une transition au numérique et à l’accès ouvert en même temps.

Les monographies occupent une place très importante dans la dissémination de la recherche en SHS : cela est naturel car ces disciplines sont caractérisées par le débat interne et des approches pluralistes, et cette forme de communication y est plus ouverte que les revues. Plus largement, revues et livres forment deux mondes avec une identité et des usages propres, et des modes de production et de distribution différents. Pour cette raison, si dans le secteur des revues il y a un effort de désintermédiation, ce n’était pas le cas pour les monographies jusqu’à l’apparition récente d’Open Monograph Press, une plateforme de gestion du processus éditorial, un modèle toutefois difficile à répliquer du fait du coût de sa mise en place.

Pourtant, l’accès ouvert semble être une mine d’opportunités pour les monographies. Naturellement, l’accès ouvert à ces publications permettrait une dissémination maximale de la recherche, d’où un plus fort impact non académique. En effet, les monographies en SHS, coûteuses à produire et à acheter en version papier, me paraissent susceptibles d’intéresser un large public si un effort de valorisation accompagne leur mise en ligne. L’accès ouvert permettrait également de lutter contre le phénomène de l’indisponibilité, fréquent du fait des tirages limités de ces publications. Par ailleurs, la publication numérique des monographies répondrait en elle-même à une attente : le numérique permet d’enrichir les pratiques de consultation, alors que de nombreux chercheurs alternent déjà entre versions numérique et papier. Elle résoudrait ainsi certaines limites fonctionnelles des monographies papier, en facilitant le recoupement de données grâce au text-mining, la prise de notes directement dans le livre, l’intégration de contenus interactifs, etc. Enfin, un passage des monographies à l’accès ouvert pourrait être salutaire pour les bibliothèques. Les bibliothèques universitaires sont, avec les chercheurs, un marché clé de ces publications, mais leurs budgets d’acquisition sont absorbés par les abonnements revues. De plus, le passage au numérique des monographies aiderait à résoudre le problème de l’espace de stockage physique, causé notamment par le besoin de mise à disposition de ces ouvrages sur la durée.

Mais cette transition des monographies vers l’accès ouvert semble difficile, car des résistances s’y opposent.

Les premières sont d’ordre culturel : en effet, les monographies sont caractérisées par les usages des chercheurs. Elles occupent une place importante dans les carrières académiques, en particulier en SH, où la publication de thèse sous forme de monographie remaniée est une sorte de rite de passage, et où le nombre de monographies pèse dans les décisions de titularisation de certains pays. Les chercheurs sont par ailleurs très attachés à ces livres, du fait du grand investissement nécessaire à leur rédaction : ils sont donc plus regardants sur ceux à qui ils les confient, et attendent souvent un « retour sur investissement en réputation », en l’état lié au prestige de l’éditeur. Pour cette raison, il faudra que les éditeurs faisant des efforts vers l’accès ouvert, généralement récents, puissent gagner la confiance des chercheurs en prouvant leur qualité.

Une autre résistance est d’ordre technique, et surtout liée à l’état actuel de la publication numérique plutôt qu’à l’accès ouvert. En effet, les limites du livre numérique risqueraient d’être exacerbées par les caractéristiques des monographies : on peut notamment s’interroger sur l’impact des DRM sur la préservation et la redistribution des ouvrages et sur la correspondance de l’usabilité actuelle des liseuses avec les besoins des chercheurs. Par ailleurs, il existe une tension entre le caractère intangible de l’accès ouvert et le rapport émotionnel au codex : la chaîne du livre assigne ainsi une valeur supérieure aux formes matérielles et vendues, et il n’existe pas encore de solution numérique reproduisant totalement l' »expérience utilisateur » du papier et à laquelle des chercheurs semblent attachés. Cette préférence pour le papier doit être prise en compte, afin d’éviter de supposer que l’acceptabilité de la lecture numérique pour les revues implique le même succès pour les monographies. Les travaux menés sur les monographies en SHS laissent penser que le papier devrait perdurer pour ces supports (Eve 2014), parallèlement à l’émergence d’un environnement hybride : les modèles d’accès ouvert associant la vente papier ou l’impression à la demande pourraient donc être une solution.

Une entrave déjà mesurée pour les revues SHS est celle de l’exacerbation probable du problème de la cession des droits avec l’accès ouvert. En effet, la cession des droits de reproduction de contenus protégés par le droit d’auteur pour une période définie est par définition incompatible avec l’accès ouvert. Les ayants droit pourraient donc devenir moins coopératifs et imposer des conditions plus dures. Ce problème concerne fortement pour les chercheurs SHS -en histoire de l’art, mais aussi en musicologie ou en littérature, qui travaillent beaucoup avec des contenus incorporés sous droit d’auteur, comme des textes, images ou partitions. Il se pose aussi bien plus pour les monographies que pour les revues, puisque la taille plus importante implique une multiplication du nombre de contenus – je pense par exemple aux éditions critiques et aux catalogues d’exposition.

Enfin, la question des modèles économiques est pressante. De nombreuses initiatives existent, et une étude récente de l’Higher Education Funding Council for England distingue cinq modèles possibles, encore expérimentaux et ayant chacun leurs limites. Contrairement aux revues où les modèles relevant de la voie dorée et de la voie verte sont relativement établis, il semble que ce ne sera pas le cas pour les monographies, où différents modèles coexisteront probablement, sans que l’un d’entre eux ne domine particulièrement.

Il semble donc essentiel que la transition vers l’accès ouvert préserve les aspects de la monographie utiles et chers aux chercheurs et que les atouts perçus de la monographie papier soient pris en compte. Le succès de cette forme de communication dépendra en effet de son acceptabilité par les chercheurs en tant qu’auteurs et lecteurs de monographies.

Les bibliothèques pourraient-elles jouer un rôle dans cette transition ? Elles ont déjà permis le développement de l’accès ouvert sous d’autres modalités, de façon très dépendante de la question de l’adoption du changement par les chercheurs. En effet, si les chercheurs ont adopté l’accès ouvert aux revues assez rapidement, leur acceptation d’autres développements comme les archives ouvertes a été bien plus lente et s’est faite notamment grâce à l’implication des bibliothèques. Ce qui m’amène à penser que cela pourrait aussi être le cas pour les monographies.

Les bibliothèques sont naturellement en faveur de l’accès ouvert, car ce modèle correspond à leur volonté de réduire les barrières d’accès à l’information, et elles ont tout à y gagner, notamment une redéfinition de leur rôle en passant d’une logique de collection à celle de connexion (Frances Pinter). Elles pourraient s’impliquer concrètement dans l’accès ouvert en se rapprochant davantage des éditeurs. Un tel rapprochement est au cœur du projet Knowledge Unlatched, qui anime un consortium international de bibliothèques afin d’aboutir à un modèle pérenne de publication de monographies en accès ouvert.

(1) Le terme « monographie » désigne « des ouvrages académiques sur un sujet unique et spécialisé avec une unité thématique cohérente, écrits par une ou plusieurs personnes, mais qui ne sont pas des collections d’essais » (Eve 2014). La monographie s’oppose donc aux publications en série.

Bibliographie

Bacache-Beauvallet, Maya, Benhamou Françoise et Bourreau Marc, « Les revues de sciences humaines et sociales en France : libre accès et audience », rapport de l’Institut des Politiques Publiques, n°11, juillet 2015, en ligne

Charton, Ghislaine, « Open access et SHS : Controverses », Revue européenne des sciences sociales, vol. 1, n°52, 2014, p.37-63, en ligne

Contat, Odile et Gremillet, Anne-Solweig, « Publier : à quel prix ? Étude sur la structuration des coûts de publication pour les revues françaises en SHS », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 7, 2015, en ligne

Crossick, Geoffrey, « Monographs and Open access : a report to the HEFCE », Higher Education Funding Council for England, 2015, en ligne

Dacos, Marin, « Qui finance les revues en Sciences humaines et sociales », Blogo-numericus, 18 novembre 2011, en ligne

Eve, Martin Paul, « Chapter 4 : Monographs », in Open access and the Humanities – Contexts, controverses and the future, Cambridge, Cambridge University Press, 2014, p.112-136, en ligne

Collectif, « L’Open Access et les revues SHS de langue française : tendances du secteur, évolution de l’environnement réglementaire, perspectives 2018 », étude IDATE / Cairn.info, octobre 2015, en ligne

Collectif, « The value of libraries for research and researchers : a RIN and RCUKK report », Research Information Network et Research Libraries UK, mars 2011, en ligne

Marie L., Master 1 Politique des bibliothèques et de la documentation, ENSSIB

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