Etat des lieux comparé du livre électronique en France et aux Etats-Unis.

                 D’aucuns s’évertuent depuis plusieurs années à mettre en garde contre le livre électronique, objet diabolique qui entraînera la mort inéluctable du livre papier. D’autres, au contraire, ont développé autour de cette technologie de nouvelles pratiques de lecture. Il s’agit dans cet article, de s’intéresser plus en profondeur aux usages engendrés par l’apparition des livres électroniques. De la définition même du sujet résulte une confusion quant aux termes de « livre numérique » et « livre électronique ». Le premier désigne, selon le site Eduscol, un « Ouvrage édité et diffusé sous forme numérique, destiné à être lu sur un écran ». Le terme « électronique » quant à lui, fait référence le plus souvent au support de lecture. Cette distinction faite, il est nécessaire de souligner toutefois que ces deux expressions tendent a évoquer de plus en plus autant le contenu, que le contenant. Un progressif glissement de sens fait du livre électronique à la fois le support de lecture, aussi appelé liseuse, et l’ouvrage numérisé, c’est-à-dire le fichier à lire. C’est dans ce sens très large que nous aborderons la question des pratiques liées à la lecture numérique.

Si les réfractaires au livre électronique avancent souvent l’argument de la dématérialisation de l’objet-livre, qui fait disparaître tout le plaisir de la lecture ; il reste néanmoins à souligner que le livre électronique n’est en aucun cas un objet dématérialisé mais reposant simplement sur des supports différents de ceux du livre papier.

Charge à nous alors dans cet article de dresser un état des lieux du livre électronique en tant que nouvel « objet » de lecture.

En 2010, au cours d’une conférence au Collège de France, Brian Stock soulignait les quatre évolutions du développement du texte : le passage de la tradition orale à la culture écrite, notamment sous forme de rouleaux et manuscrits. Puis, l’apparition de l’imprimerie et enfin la révolution de l’ordinateur, qui s’inscrit comme dernier maillon à nos jours de cette évolution du texte et par conséquent, de la lecture.

Quelles sont alors aujourd’hui en France et en Amérique du nord, les pratiques et les usages engendrés par cette nouvelle révolution ?

ereader-coffee-shutterstock-510pxDans un premier temps, il convient de s’interroger sur les principaux concernés de cette révolution numérique : les lecteurs. Qui sont-ils ? Que lisent-ils, et quels appareils utilisent-ils pour leurs lectures ?

Qui sont les lecteurs numériques?

En France comme aux Etats-Unis et au Canada, ceux que l’on appelle les « e-readers » présentent des caractéristiques pour le moins semblables. Seule différence majeure : le nombre de lecteurs numériques. Il est beaucoup plus élevé en Amérique du Nord qu’en France.

Le site de statistiques Statista souligne cette progression constante du nombre d’ »e-readers » aux Etats-Unis : entre 2010 et 2014, le pourcentage d’adultes qui utilisent un appareil de lecture numérique au moins une fois par mois est passé de dix à environ cinquante-cinq pour cent. Ces données sont toutefois à nuancer puisqu’elles ne précisent ni le type de lecture effectué, ni les conditions de lecture. Elles mettent néanmoins en évidence le succès important de la lecture numérique.

Ce même site va jusqu’à prédire qu’en 2017, les courbes de croissance du livre imprimé et du livre électronique finiront par se rejoindre ; l’une ne cessant de croître, l’autre dégringolant de manière inéluctable.

Dans leur ouvrage Le lectorat numérique aujourd’hui : pratiques et usages, F. Paquienséguy et M. Miguet. soulignent ainsi qu’en 2012, aux Etats-Unis, 21% de la population majeure lit des livres numériques contre 3% en France. Les hommes et les femmes sont quasiment à égalité (28 contre 29%). Ils sont prêts à franchir ce que le sociologue Rogers appelle le « gouffre du Moore »[1] : le seuil qui inscrit l’innovation dans la pérennité.

En France, la lecture numérique concerne principalement les grands lecteurs. Elle touche majoritairement les professions intellectuelles, les lecteurs ayant un niveau équivalent à un bac+3, la population urbaine vivant en métropole et largement équipée en TICN. De même, la lecture numérique concerne une large part des personnes issues des métiers de la communication, de l’enseignement, de l’édition ou de l’informatique.

Toujours dans ce même ouvrage, il est fait mention d’une lecture qui reste principalement genrée : aujourd’hui, les femmes sont plus nombreuses à lire que les hommes (l’inversion a eu lieue durant les quarante dernières années). Les hommes ont été les premiers à lire sur support numérique (« early adopters ») entre 2010 et 2013, mais aujourd’hui l’écart se creuse et même si les hommes lisent sur liseuse, ils lisent moins que les femmes (« early majority »).

Que lisent les lecteurs  numériques?

Au regard de leurs lectures, les lecteurs numériques de l’Hexagone affirment majoritairement faire peu d’achats en ligne, et lire plutôt des ebooks gratuits.  En effet, les « e-readers » français avancent très souvent l’argument financier pour expliquer ces choix de lecture : de manière générale, tous considèrent que le livre numérique est trop cher.

Alors qu’aux Etats-Unis et en Angleterre, le prix du livre numérique est en moyenne cinquante pour cent moins cher que le prix du livre papier, en France, l’écart de prix n’est que de vingt-cinq pour cent chez les grandes maisons d’édition. Voici là un des facteurs qui pourrait expliquer la disparité entre le nombre de lecteurs de ces pays respectifs.

Le choix des livres en eux-même est très souvent tributaire du choix des éditeurs en Amérique du nord comme en France : Amazon et ses mises en avant de certains ouvrages a une influence non négligeable sur les ventes. La possibilité même, pour les lecteurs numériques de pouvoir lire gratuitement le premier chapitre de certains livres favorise également les choix.

Ainsi, selon Le lectorat numérique aujourd’hui ; pratiques et usages, le genre principal lu sur liseuse en France reste la littérature, principalement classique. Les motivations sont également tournées vers la lecture en langue originale. Reste enfin la lecture de la presse quotidienne, le plus souvent gratuite. Attention en effet au terme même de livre numérique qui fait référence à l’objet-livre ; n’oublions pas cependant que les lecteurs numériques sont également de grands lecteurs d’articles de presses, et textes en tous genres. On peut ainsi différencier la sphère privée de la sphère publique puisque nombre d’entre eux lisent également des lectures que l’on pourrait qualifier de « professionnelles », le plus souvent sur ordinateurs. C’est d’ailleurs souvent comme cela que commence leur parcours de lecteur numérique.

Sur quels supports numériques lisent-ils?

Les supports de lecture sont quant à eux assez nombreux. Dans Le livre numérique, Bernard Prost met en évidence quatre supports de lecture numérique : l’ordinateur qui reste un support de lecture important utilisé par 58% des gens lisant numérique. Les tablettes, beaucoup plus mobiles et ergonomiques ; les téléphones quant à eux, conviennent plus à la lecture fractionnée.

Enfin, la lecture numérique s’effectue aussi sur liseuses : plusieurs librairies en possèdent une à leur marque : Kobo pour la Fnac, Nook pour Barnes and Nobles, et Kindle pour Amazon. Equipées d’un écran non rétro-éclairé facilitant la lecture, les liseuses fonctionnent par réflexion. Leur format se rapprochant de celui du livre de poche, elles bénéficient d’une grande autonomie et d’un confort de lecture non négligeable, notamment dans les transports en commun. Les premiers critères de choix de la liseuse restent néanmoins son poids par rapport au livre et sa capacité de stockage.

En France comme en Amérique du Nord, la grande majorité des lecteurs lit sur la liseuse Kindle, née en 2007. Cela représente environ soixante-deux pour cent des lecteurs numériques aux Etats-Unis, même si la liseuse Nook de Barnes and Nobles est elle aussi fortement représentée à douze pour cent.

Toutefois, beaucoup de lecteurs déplorent l’impossibilité d’avoir une vision globale de la lecture : la liseuse ne présente pas de table des matières. Le manque de repères visuels et physiques et l’absence de couleurs, qui empêche notamment la lecture de bandes dessinées sont autant de critères qui font peser la balance du côté d’autres supports de lecture.

Ainsi, parallèlement, le nombre de possesseurs de tablettes augmente conjointement en Amérique du Nord et en France et beaucoup l’utilisent comme une liseuse. Elle présente en effet l’avantage de posséder de multiples fonctions : la lecture, la navigation internet et tous les avantages cumulés d’une liseuse et d’un ordinateur portable.

Toutefois, nombreux sont les lecteurs qui possèdent plusieurs terminaux et les utilisent de manière conjointe, même si le problème des protections DRM [2] reste bien présent. En effet, le droit de lecture acquis lors de l’achat se double d’un usage restreint de propriété qui rend impossible l’échange de fichiers. Beaucoup achètent leurs livres sur l’ordinateur ou la tablette et les lisent sur des liseuses.Il se créent alors différentes modalités de lecture : lecture de livres entiers sur la liseuse, et lecture morcelée sur tablette ou ordinateur. Les supports sont complémentaires et plus ou moins ergonomiques selon l’environnement. Au travail, le lecteur numérique privilégiera l’ordinateur, dans les transports en commun, il utilisera plus volontiers la liseuse.

Où achètent-ils leurs livres?

L’achat des livres numériques se fait toujours via des plate-formes d’achats : la moitié des lecteurs numériques affirme se fournir exclusivement chez le fournisseur en lien avec sa tablette. L’autre moitié privilégie les petits fournisseurs par choix politique. Mais en France comme aux Etats-Unis, c’est le fournisseur Amazon qui reste le leader du marché des livres électroniques.

L’acquisition d’un livre, qui est en réalité l’achat d’un droit de lecture se fait majoritairement par téléchargement définitif. Il existe très peu de streaming en matière de livres numériques. Les abonnements quant à eux sont réservés à la presse, bien que la mise en page soit très peu agréable selon de nombreux lecteurs.

Peu de différence encore une fois entre la France et l’Amérique du nord en ce qui concerne le téléchargement illégal : plus de la moitié du lectorat avoue y avoir déjà eu recours. Ceux qui ne le font pas, c’est soit à cause d’un manque de connaissances techniques, soit parce qu’ils travaillent dans le milieu et considèrent cela comme du pillage intellectuel.

Lecture papier et lecture numérique: quelles différences?

Reste alors à savoir si la lecture numérique est tellement différente de la lecture papier comme l’avancent de nombreux détracteurs des ebooks.

Si beaucoup de lecteurs interrogés dans Le livre numérique : pratiques et usages affirment que la liseuse n’a rien changé aux habitudes de lecture des enquêtés, une toute petite part confie avoir redécouvert la lecture de loisir, et lire plus.  Qu’ils soient lecteurs « dogmatiques », c’est-à-dire venus du papier et intégrant peu à peu l’écran, ou lecteurs « ecraniques », un peu geek passionnés par les NTIC, tous affirment que lecture numérique et lecture papier se valent.

Toutefois, et c’est là la différence majeure, la lecture numérique peut se présenter comme différente de la lecture classique en ce sens qu’elle engendre une véritable activité de la part du lecteur. Dans la lignée des pratiques humanistes, elle se veut une lecture dynamique ou « ergative » : elle crée un nouveau rapport au texte. On lit pour produire un nouveau texte, commenter, discuter, ou laisser une trace de son passage.

Ainsi, il ne s’agit plus lorsque l’on lit un livre numérique d’acheter un produit, mais bien un service. Cette demande de service se généralise de plus en plus, comme le souligne Jérémy Rifkin dans L’âge de l’accès : l’essentiel aujourd’hui n’est plus d’être propriétaire, mais de pouvoir accéder facilement et rapidement au bien ; critères auquel répond parfaitement le livre numérique.

Conclusion

                             Dans un monde qui devient de plus en plus numérique, la France comme l’Amérique du Nord, sont passés d’une économie fondée sur l’achat et la vente de biens matériels à une économie fondée sur l’accès à des services et à des biens.  Le livre numérique s’inscrit pleinement dans cette nouvelle dynamique. Bien que le taux de lecteurs numériques aux Etat-Unis soit largement plus important que celui de la France, le livre électronique répond aux même exigences et crée ainsi le même genre de pratique en Amérique du nord et dans l’Hexagone.

Camille Espy, Master 1 PBD, ENSSIB.

[eReader and coffee via Shutterstock]

Notes:

[1] Il s’agit du point de rupture séparant deux types d’usagers. Informations consultables  ici.

[2] Digital Rights Managment: protection technique des droits d’auteur et de reproduction dans le domaine numérique.

Bibliographie:

MONOGRAPHIES:

PAQUIENSEGUY F. et MIGUET M. Le lectorat numérique aujourd’hui : pratiques et usages

PROST Bernard, MAURIN Xavier, LEKEHAL Mehdi. Le Livre numérique. Paris : éd. du Cercle de la Librairie, 2013.

BELISLE Claire. Lire dans un monde numérique: état de l’art.

Le livre à l’ère du numérique: les cahiers de la librairie.

MAZZONE Fanny, BARTHE-GAY Clarisse, Livre numérique, quels enjeux, quels acteurs: actes de la journée d’étude du 21 février 2011 au centre universitaire du Tarn et Garonne.

SITES INTERNET:

MARC LEIBA, Ebook état des lieux du marché . Consultable ici.

BECHEMIN Cyril, Livre numérique: continuité ou profondes mutations? Consultable ici.

SUTTON Elizabeth, Marché du livre en France. Consultable ici.

LAUGIER Edouard, Ebook, l’exception culturelle de la révolution numérique. Consultable ici.

 

 

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