Du projet Gutenberg à Google Books

Le glissement du modèle économique du livre opéré par l’universalité du numérique

            Il y a quarante-cinq ans naissait le livre numérique[1]. C’est en cherchant à dresser un portrait historico-économique de cette « nouvelle » forme de diffusion de l’écrit que je me suis trouvée conduite à ré instruire l’histoire des grandes industries du marché numérique.

            Les premiers usages des technologies numériques et des technologies de réseau se sont exprimés au cœur de la contre-culture américaine des années 1960-1970. Ces nouveaux systèmes d’information sont alors pensés comme des leviers pour signifier l’égalité, la liberté d’expression, la créativité ou encore servir d’appui pour conforter l’expression de la conscience individuelle et citoyenne. Ainsi, cet état d’esprit a façonné les pratiques et caractérisé les ambitions de ces mutations culturelles.

            Aujourd’hui, d’un bout à l’autre de l’Atlantique, ce sont des firmes américaines, des internautes militants ou des collectivités qui continuent de créer chaque jour l’avenir universel du livre numérique.

            Le modèle de diffusion du livre numérique de la contre-culture des années 1960 étant la bibliothèque universelle, nous pourrions parler d’une rupture dans le modèle économique. Rappelons que, par définition, l’économie désigne « l’ensemble de ce qui concerne la production, la répartition des richesses et de l’activité que les hommes vivant en société déploient à cet effet »[2]. Il sera alors question de s’interroger sur les raisons de cette rupture et sur ce qui relie les différents modèles de diffusion du livre numérique. Pour cela, ce billet abordera le contexte de naissance du livre numérique, puis la question de l’intérêt qui motive la société Google dans le livre numérique, et enfin, le positionnement de la France dans cette nouvelle économie numérique du livre et du savoir.

Naissance du livre numérique, principe égalitaire

            La naissance du livre numérique peut difficilement être dissociée de l’idéologie égalitaire de la contre-culture des années 1960 dont la décennie suivante sera largement héritière. On acte la naissance de cette nouvelle forme de livre au 4 juillet 1971 avec la création de la version électronique de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis par un étudiant : Michael Hart. Celui-ci est aujourd’hui notamment connu pour la mise en œuvre du projet Gutenberg dont la mission est de « mettre gratuitement à disposition de tous, par voie électronique, le plus grand nombre possible d’œuvres du domaine public, littéraires ou non. »[3]. La définition de Michael Hart s’inscrit directement dans la pensée hippie qui promeut, entre autres, des valeurs basées sur le droit de s’épanouir en tant qu’individu. Sa définition relève également des mouvements activistes de l’époque qui luttent pour la liberté et l’égalité d’accès à l’information. Par la suite, bien que considéré comme irréaliste à l’époque, le projet Gutenberg continue de prospérer grâce à l’investissement de bénévoles qui aspirent à construire petit à petit ce qu’on appellerait une bibliothèque universelle, celle-ci se placerait en rupture avec la diffusion du savoir telle qu’elle existait jusque-là. La somme des connaissances humaines ne serait plus seulement réservée à une élite intellectuelle, politique ou encore financière. En effet, de manière plus large, « l’esprit des communautés hippies a façonné les premiers usages d’Internet »[4]. Beaucoup d’espoir est mis dans l’avenir des technologies de réseaux en tant que support pour une diffusion égalitaire et sans restriction de l’information. Par ce biais, on assiste à « une nouvelle croyance pour une forme d’égalité »[5]. La longévité du projet de Michael Hart est à la fois due au nombre croissant de bénévoles participant à son élaboration mais aussi grâce au format ASCII[6]. En tant que codage de base,
cette norme permet de rendre la lecture des livres numériques compatibles avec tous les supports, et ce, quelles que soient les évolutions informatiques jusqu’à aujourd’hui. L’utilisation de ce format renforce l’universalité du projet Gutenberg, que l’on considère d’ailleurs comme la première bibliothèque numérique jamais créée.

Google et l’économie de la connaissance

            Les acteurs de la contre-culture des années 1960, par leur refus de perpétuer une tradition attachée aux valeurs de l’État et des institutions notamment, vont contribuer à l’émergence d’une certaine forme de capitalisme libéral. Les pionniers des grandes firmes numériques, tels que les fondateurs de Google Larry Page et Sergueï Brin, sont les héritiers de cette idéologie. Parfois désignée comme « une version mutante de l’idéologie californienne »[7], les motivations de Google découlent directement de cette croyance.

            Les mouvements sociaux des années 1960-70 vont contribuer à forger l’état d’esprit des entrepreneurs à l’ère digitale qu’ils vont eux-mêmes utiliser largement comme une identité d’entreprise. Ils encouragent en effet l’autonomie et la conscience individuelle, la flexibilité, la créativité et l’esprit de coopération auprès de leurs collaborateurs et salariés. Au-delà du fait que la connaissance est considérée comme facteur d’égalité et à même de « changer le monde »[8], idée à laquelle ils adhèrent, ces pionniers ont surtout conscience de la manière dont l’information est une part non négligeable dans la construction de tout système.

            Et ceci, Google le comprend rapidement. Née en 1998, l’entreprise lance le projet Google Print, futur Google Books, en 2004 dont « l’intention est de numériser 15 millions de livres provenant de bibliothèques »[9]. Les premiers partenariats sur la numérisation des fonds sont passés avec des universités américaines qui seront peu à peu suivies par des bibliothèques nationales européennes (Pays-Bas, Autriche) ainsi que par des bibliothèques municipales (New York, Lyon, Rome[10], etc.).

            La numérisation d’une telle somme d’écrits a comme objectif d’asseoir d’autant plus la présence de Google dans la sphère numérique. La stratégie de la firme est largement tournée vers l’économie de la connaissance. La récupération de ces textes et références est une source précieuse de contenu, qui plus est en plusieurs langues, ce qui permet à l’entreprise de s’établir fermement dans la sphère Internet dans tous les domaines.

            Alors que la stratégie du projet Gutenberg a été d’exploiter un format universel, le choix de l’entreprise de Google a été de rendre ses services et supports universels dans un premier temps et d’ensuite proposer un contenu propre accessible par ses outils intermédiaires propres.

            À court terme, cette numérisation massive qui compte des milliers d’ouvrages permet de valoriser l’image de l’entreprise car le livre, en tant que symbole, a la capacité de donner de la légitimité à qui le possède. Tandis qu’à long terme, la récupération et la production numérique d’une telle quantité de contenu serviront sans aucun doute à nourrir son commerce.

La France dans l’économie du livre et de la connaissance numériques

            Traditionnellement, les livres sont des vecteurs de l’information. On peut alors facilement lier l’économie du livre numérique avec celle de la connaissance. À cet égard, cette économie en France a connu un développement bien différent de celui existant aux Etats-Unis.

            En France, le projet Gutenberg inspire la création de la Bibliothèque Universelle de l’ABU[11] dès 1993. Il s’agit d’une plateforme permettant le dépôt et l’accès à des ressources relevant du domaine public. À l’instar de Michael Hart, l’association privilégie une mise en forme sommaire mais qui permet la compatibilité avec tous les types de machines, et compte sur l’investissement des bénévoles.

            Par ailleurs, il est difficile d’établir une comparaison entre une bibliothèque numérique française et celle de Google Books, tant en termes de visibilité que de volume de contenus. Celle qui s’en rapproche le plus est Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Créée en 1997, Gallica se rapproche du projet Google Books dans le sens où elle était initialement portée par une aspiration universaliste (ambition revue depuis).

            Alors qu’aux Etats-Unis l’économie de la connaissance par le livre numérique est happée par des grandes firmes, il est important de souligner qu’en France, cette économie est restée aux mains des institutions. En dehors de Gallica, les exemples les plus notables nous viennent des bibliothèques de Lisieux et de Lyon.

            Nous pourrions peut-être expliquer cette mainmise des institutions sur la diffusion du savoir par le biais de l’opinion publique française et surtout par celles exprimées par les professionnels de la lecture publique, traditionnellement affectés à la transmission de la connaissance. Google (ou plus récemment Apple) est perçu comme un ogre qui essaie continuellement de dérober les trésors des collections patrimoniales françaises. En témoignent les critiques relayées qui ne comprennent pas comment les bibliothèques publiques peuvent transmettre leur patrimoine à des entreprises privées qui monnaient ces sources de connaissances en faisant fi de la qualité :

« En théorie, il est indéniable que les horizons d’une institution comme la BnF et d’une multinationale de l’internet ne sont pas les mêmes. La première s’intéresse à l’objet papier, à la matière même, aux détails esthétiques de l’écriture ou des caractères d’imprimerie, au contexte historique, etc. Google, au contraire, voit d’abord les livres comme d’extraordinaires sources d’information, d’une fiabilité bien supérieure à celle de l’océan de manière brute informationnelle de l’Internet. »[12]

Conclusion

            Comme je le signalais dans l’introduction, l’enjeu de cet article était de comprendre comment un tel glissement qualifié par nous de rupture a pu s’opérer entre l’idéal d’accès à la connaissance porté par le créateur du projet Gutenberg et le service Google Books tel qu’on le connaît aujourd’hui.

            Parler de rupture sur le plan économique s’avère inapproprié. Cette étude liminaire sur la question de l’émergence du livre numérique met en lumière le profond rapport qui lie les mouvements de contre-culture américaine des années 1960-70 avec la nature et les ambitions des firmes actuelles du numérique.

            Cette imputation indue au champ économique provient sans doute de ma lecture idéologique de Google Books comme objet d’une récupération financière bien éclairée outre ces louables idées et son positionnement en faveur de la contre-culture.

            Les similarités ou expressions analogiques entre ces deux projets – Gutenberg et Google- est d’ailleurs manifeste comme en témoignent ces deux déclarations mobilisatrices :

Google promet de :

« organiser les informations à l’échelle mondiale dans le dessein de les rendre accessibles et utiles à tous »[13]

Tandis que le projet Gutenberg a pour devise:

 « brisons les barrières de l’ignorance et de l’illettrisme »

            Bien que s’inscrivant directement dans les missions de la bibliothèque, la BnF montre plutôt sa volonté de créer la « bibliothèque universelle de l’honnête homme »[14].

            Loin de faire consensus en son pays, les ambitions de Google sont bel et bien le résultat d’une contre-culture qui a fini par être la racine de la culture dominante actuelle. En France, le projet continue d’essuyer de nombreuses critiques car il se peut que notre culture commune telle qu’elle s’est construite ces dernières années ne soit pas prête à accepter des frontières aussi poreuses entre le public et le privé quand il s’agit du patrimoine et du domaine de la connaissance.

            Malgré l’emprise croissante du numérique, l’économie du livre et de la connaissance en France n’a actuellement pas pris le même tournant que celle en marche aux États-Unis. Il est maintenant question de savoir si une conception française va continuer à s’affirmer dans une évolution protectrice en ce domaine, ou bien, est-ce que l’emprise que Google se forge de jour en jour va effectivement lui permettre d’assouvir son dessein de géant en dépit des barrages éthiques et économiques érigés pour protéger saisies des données, langues et culture.

Mathilde Gaffet

Notes

[1] Nous utiliserons dans cet article l’expression « livre numérique » pour désigner le contenu permettant la lecture.

[2] CNRTL. Définition « Économie ». TLFI. Consulté le 7 janvier 2016. Consultable sur http://www.cnrtl.fr/

[3] Lebert, Marie. Le livre 010101 (1971 – 2005). [S.l] : Marie Lebert, 2015. Consultable sur http://www.010101book.net/fr/

[4] Turner, Fred. Aux sources de l’utopie numérique : de la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence. Caen : C&F éd., 2012.

[5] Ibid.

[6] ASCII : American Standard Code for Information Interchange

[7] Kyrou, Ariel. Google God : Big Brother n’existe pas, il est partout. Paris : éd. Incultes, 2010.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Le contrat fut signé avec l’État italien, non pas directement avec la direction de la bibliothèque de Rome. Ibid.

[11] ABU : Association des Bibliophiles Universels

[12] Kyrou, Ariel. Google God : Big Brother n’existe pas, il est partout. Paris : éd. Incultes, 2010. p.57

[13] Kyrou, Ariel. Google God : Big Brother n’existe pas, il est partout. Paris : éd. Incultes, 2010.

[14] BnF. À propos, Gallica. Consulté le 15 janvier 2016. Consultable sur http://gallica.bnf.fr/html/und/a-propos

Bibliographie

Monographies

BENHAMOU, Françoise. Le livre à l’heure numérique : papier, écrans, vers un nouveau vagabondage. Paris : éd. du Seuil, 2014.

GAILLARD, Alice. Les Diggers. Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968). Montreuil : L’Échappée, 2009.

GRAFTON, Anthony. La Page de l’antiquité à l’ère du numérique. Paris : Hazan : Louvres éd., 2015.

ICHBIAH, Daniel. Les Nouvelles superpuissances. Paris : First éd., 2013.

IPPOLITA. Le Côté obscur de Google. Paris : Rivages poche, 2011.

KYROU, Ariel. Google God : Big Brother n’existe pas, il est partout. Paris : éd. Incultes, 2010.

LEBERT, Marie. Le livre 010101 (1971 – 2005). [S.l] : Marie Lebert, 2015. Disponible sur le web : http://www.010101book.net/fr/

PROST, Bernard, MAURIN, Xavier, LEKEHAL, Mehdi. Le Livre numérique. Paris : éd. du Cercle de la Librairie, 2013.

RACINE, Bruno. Google et le nouveau monde. Paris : Plon, 2010.

TURNER, Fred. Aux sources de l’utopie numérique : de la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence. Caen : C&F éd., 2012.

Articles de presse en ligne

CHANTIER, Roger. L’Avenir numérique du livre. In : LeMonde.fr [en ligne], 2009.[Consulté le 12 janvier 2016]. Disponible sur le web : http://tinyurl.com/hoaxhxh

DARNTON, Robert. La Bibliothèque universelle, de Voltaire à Google. In : Le Monde Diplomatique [en ligne], 2009. [Consulté le 15 décembre 2015]. Disponible sur le web : http://tinyurl.com/bhj43c

LE CROSNIER, Hervé. Le Projet Gutenberg est orphelin. In : Blog Puces Savantes, Le Monde Diplomatique [en ligne], 2001. [Consulté le 15 décembre 2015]. Disponible sur le web : http://tinyurl.com/jq8254l

MAIRE, Jérémie. BnF et Apple numérisent 10 000 œuvres libres de droits… et les feront payer. In : Télérama [en ligne], 2015. [Consulté le 18 décembre 2015]. Disponible sur le web : http://tinyurl.com/jh4z7d7

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