De la presse écrite à la presse numérique : qu’est-ce qui change ?

L’expression « quatrième pouvoir » (inventée par Edmund Burke et reprise par Honoré de Balzac) pour désigner la presse montre son importance dans un pays. D’un point de vue économique, dans un pays comme la France par exemple, se pose la question de la mutation subie par la presse. La presse était traditionnellement écrite, le nom même de « presse » renvoie aux procédés d’impression de l’écrit (machine avec laquelle on pressait donc les caractères).

Ce terme désigne l’ensemble des journaux et revues, et ainsi par métonymie les professionnels qui les fabriquent. Au sens classique, la presse est donc imprimée et tangible. Cependant, une nouvelle forme s’est développée en même temps que l’expansion du numérique et la globalisation des échanges : l’écrit n’est plus seulement imprimé mais aussi posé sur des écrans, ce qui interroge la viabilité de la presse imprimée traditionnelle.

Quels sont les journaux les plus touchés par ce passage au numérique ? Quelle en est l’incidence sur la publicité ? Les journaux en ligne doivent-ils être payants ? Quels changements sont à attendre dans les habitudes des lecteurs ? Peut-on différencier les résultats suivant le type de presse ?

Mutation, changement : il y a un avant et un après la révolution numérique. Un rapide détour par la presse « papier » permettra de comprendre les raisons économiques ou pratiques de ce changement.

La presse numérique est-elle une forme totalement nouvelle ou une simple continuation de la presse « papier » ?

L’information numérique : arrêt de mort de la presse écrite ?

En d’autres mots, quel est le statut de la presse numérique vis-à-vis de la presse écrite ?

Une presse numérique qui fait de l’ombre à la presse écrite ?

Dans son rapport Quelques éléments de réforme du secteur de la presse en France, Étienne Chantrel liste certaines difficultés : coût élevé de l’impression et de la publication, risque de voir les recettes publicitaires se tourner vers d’autres supports, apparition de la concurrence des journaux d’information gratuits, encombrement des linéaires. Il note le rôle de l’aide publique en tant que garante de la pluralité d’expression, et propose que cette aide soit ciblée sur la presse d’information et d’opinion, qui elle-même gagnerait à devenir plus concentrée. Ce type de presse est alors essentiel car c’est une garantie de la démocratie au sein du pays, et permet d’animer le débat. Compte tenu de la multiplication des titres, les distributeurs devraient également pouvoir choisir ce qu’ils proposent en dehors de la presse d’information.

Si la presse écrite connaissait déjà des difficultés conjoncturelles, l’arrivée tonitruante de la presse numérique et de la presse gratuite accentue ces difficultés, faisant ainsi chuter les ventes du journal papier.

L’arrivée de la presse numérique

Dès le début, la presse en ligne a été en concurrence avec la presse classique. La presse numérique existe depuis les années 1990, comme le souligne Jean-Marie Charon dans La Presse en ligne, mais sa prolifération ne date que d’une dizaine d’années. Parfois, certains en viennent à se demander si le métier de journaliste ne va devenir un métier de journaliste-informaticien.

La presse numérique crée un mode d’accès « horizontal », procédant par liens hypertextes qui renvoient facilement à d’autres sources, proposées par le moteur de recherche ou par d’autres utilisateurs. Cela s’oppose au raisonnement « vertical », qui lui procède par choix de l’utilisateur, parmi des titres et pouvant aboutir à une fidélisation au journal. Cela constitue un atout certain par rapport à la presse classique et peut en partie expliquer son rapide succès.

La presse numérique a conquis une bonne part de lectorat ; quels sont alors les moyens qu’elle utilise ?

Les mutations économiques

Comment la presse numérique, dès lors qu’elle s’est imposée, peut-elle devenir et rester viable économiquement ?

Le défi de la publicité

Bernard Poulet note : « la publicité migre sur internet », et de fait la publicité en ligne a crû de 20 % par an entre 2008 et 2011 (source : fonds d’investissement Veronis Suhler Stevenson -VSS). Le but de la publicité étant de faire connaître produits ou services, plus le public touché par le support sera important, plus les annonceurs seront attirés par ce support, ce qui crée une sorte de cercle vertueux ou vicieux, selon le point de vue.

De plus, l’espace numérique facilite les annonces ciblées par rapport aux médias généralistes que sont radio, télévision, presse écrite voire cinéma (cf. article du Conseil National du Numérique, 2014). Enfin, le format digital crée de nouveaux espaces et de nouveaux comportements (mode d’achat « programmatique » : transactions automatisées avec l’aide d’algorithme à partir de 2013). C’est ce que nous retrouvons dans ce même article du CNN.

Pour Jean-Marie Charon, la publicité perd cependant un peu de sa valeur. Elle est aspirée par les géants de l’Internet (Google, Facebook), qui proposent des services plus vastes et résistants, tout en étant attrayants pour les consommateurs. La publicité est donc une source de financement de la presse en ligne, sans pour autant être la principale.

Parier sur du payant ?

Cela reviendrait à ajouter aux revenus de la publicité ceux des recettes d’articles en ligne payants. C’est principalement possible pour la presse financière et économique, qui est avant tout un outil professionnel proposant une information fiable. Le plus souvent, ce sont des entreprises qui peuvent se permettre de prendre des abonnements pour ce type de presse spécialisée.

Mais ce n’est pas le cas de la presse généraliste : la concurrence y est plus rude et la multitude de formats n’incite pas réellement les utilisateurs à payer pour accéder à de l’information en ligne ; information à laquelle il pourrait par ailleurs parvenir gratuitement (par exemple grâce à d’autres sites ou aux quotidiens gratuits). Une solution serait alors de présenter du moitié gratuit, moitié payant : c’est ce que propose le journal Le Monde par exemple. Il offre en effet une partie de ses articles gratuitement, mais pour creuser le sujet ou bien accéder à des articles plus anciens, il faut disposer de l’abonnement. Cette solution du partiellement gratuit, partiellement payant évite ainsi de prendre le trop gros risque du tout-payant, qui pourrait entraîner une baisse du nombre de lecteurs.

La presse en ligne : de nouveaux enjeux ?

            Nous l’avons vu, la presse en ligne diffère par son format et son mode de lecture. Quels sont les changements que cela entraîne ?

Une mutation des pratiques de lecture

Le lecteur d’actualité ne lit désormais plus le journal tous les matins en prenant son petit-déjeuner ou dans les transports. Il souhaite accéder directement à l’information : quand il le veut, où il le veut et comme il le veut. C’est pourquoi se développent des applications mobiles : celle du Monde notamment envoie une notification sur smartphones et tablettes dès qu’un évènement important se produit, permettant ainsi aux utilisateurs d’être au courant en temps réel. Parmi les exemples relativement récents, celui des attentats de Paris en novembre 2015 est particulièrement éclairant : les applications mobiles et les interfaces web des sites de presse en ligne ont permis à de nombreux Français de se tenir au courant en temps réel de l’évolution des événements. Les journalistes devaient constamment alimenter des articles au cours de la nuit du 13 au 14 novembre, chose qui n’aurait pu être possible avec un journal papier. C’est donc une nouvelle forme d’accès à l’information qui apparait.

Marc Tessier et Maxime Baffert (La Presse au défi du numérique, février 2007) constatent, quant à eux, que le temps consacré à consulter les informations se réduit, au profit du temps passé sur internet. Cela prend moins de temps de lire un article sur internet : on sélectionne plus facilement ce que l’on souhaite, et nous avons accès aux suggestions, en rapport avec l’article qu’on lit. Tout comme pour la publicité donc, la lecture numérique devient plus personnalisée et renvoie à des textes qui seraient susceptibles de nous intéresser, chose qu’il est impossible de mettre en place sur du papier.

Enfin, du fait de son format qui peut sans cesse être remis à jour, le journal en ligne propose des articles somme toute différents : du fait de leur publication plus rapprochée, les articles en ligne sont souvent écrits dans un style plus concis et par conséquent moins littéraire que ceux qui sont publiés uniquement sur format papier.

Vers un nouveau modèle économique ?

Dès lors, le contenu de la presse numérique va globalement se généraliser. C’est dans ce cadre, qu’arrivent les pure players. C’est d’abord l’exemple de Médiapart (créé en 2008) : il est fondé sur un abonnement payant, pour proposer des informations qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur le web. La particularité de ce site est qu’il fonctionne sans aucune publicité et fournit donc uniquement l’information et les articles. Il devient alors rentable et autonome à partir de 2010.

Autre cas de pure players : Rue89 (lancé en 2007), qui lui est totalement gratuit. Cependant, ses résultats ne sont pas aussi compétitifs, car il est financé à plus de 60% par la publicité, ce qui l’en rend dépendant. Par son aspect généraliste et informationnel, il ressemble alors plus facilement aux autres cas de presse en ligne, sans pour autant avoir (eu) une version papier auparavant. En un sens il s’apparente plus facilement aux sites de presse d’information générale et politique.

Enfin, le mode de fonctionnement des pure players se distingue : il faut en moyenne 20 journalistes pour faire vivre le journal, contre 250 pour notre exemple de journal Le Monde (en version papier et numérique). Les pure players sont ainsi un produit créé par l’arrivée de la presse numérique, et fonctionnent quelque peu différemment des autres formes de presse tout en fournissant une information fiable et parfois originale.

Conclusion

En somme, le passage de l’écrit au numérique crée de nouveaux enjeux et de nouvelles tendances économiques. Si la gratuité équivaut souvent à un manque de précision, à une qualité moindre, elle répond néanmoins à une certaine demande des lecteurs. Afin de survivre économiquement, la presse en ligne doit avoir de plus en plus avoir recours à une diversification des revenus. C’est ce qu’affirme Patrick Eveno :

« L’information n’a jamais été rentable. Avant-guerre, de nombreux journaux, comme Le Petit Parisien ou Paris Soir, faisaient ainsi du marketing, des spectacles, des loteries ou des tombolas, et c’est ce qu’ils avaient autour de l’information qui les faisait vivre. C’est encore plus vrai aujourd’hui à l’heure d’Internet. »

Pour que la presse puisse vivre (ou survivre ?) il faut donc qu’elle puisse être financée par des activités annexes, sources complémentaires de revenus. Si nous comparons avec nos voisins d’outre-Atlantique, les Américains s’informent d’ores-et-déjà plus grâce aux ressources en ligne que par la presse papier ou traditionnelle.

Par Laure Papon-Vidal

Bibliographie :

Monographies :

-CHARON Jean-Marie, La Presse en France de 1945 à nos jours, Point-Seuil, 1991.

-CHARON Jean-Marie et LE FLOCH Patrick, La Presse en ligne, chez La Découverte, collection « Repères », 2011. Extraits disponibles en ligne : http://www.cairn.info/la-presse-en-ligne–9782707157744-page-3.htm

-LE FLOCH Patrick et SONNAC Nathalie, Économie de la presse à l’ère numérique, chez La Découverte, collection « Repères », 2013.

-POULET Bernard, La fin des journaux et l’avenir de l’information, chez Folio Actuel, édition revue et augmentée en 2011.

Rapports :

-CHANTREL Etienne, Quelques éléments de réforme du secteur de la presse en France, document de travail de la DGTPE (Direction générale du trésor et de la politique économique), décembre 2008.

-CHARON Jean-Marie, Presse et numérique –L’invention d’un nouvel écosystème, Rapport à Madame la Ministre de la culture et de la communication, Juin 2015.

-Livre blanc du CN-Numérique, Marché de la publicité à l’heure du numérique : plus de transparence, plus de croissance, rapport publié par l’UDA (Union des Annonceurs), 2014. Rapport disponible en ligne : http://www.cnnumerique.fr/wp-content/uploads/2014/12/UDA_livreblanc_transparencemarch%C3%A9pub.pdf

-TESSIER Marc et BAFFERT Maxime, La Presse au défi du numérique, Rapport au Ministre de la Culture et la communication, Février 2007. Rapport disponible en ligne : http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapports/tessier/rapport-fev2007.pdf

Sitographie :

-BBF, résumé et aperçu de l’ouvrage de CHARON Jean-Marie et LE FLOCH Patrick cité ci-dessus : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-03-0108-003

-FEITZ Anne et FERAUD Jean-Christophe (propos recueillis par), article des Echos : « Patrick Eveno : «L’information n’a jamais été rentable » », http://www.lesechos.fr/14/03/2011/LesEchos/20889-133-ECH_patrick-eveno—-l-information-n-a-jamais-ete-rentable–.htm

-RAYNAL Juliette, Article d’Alternatives economiques « La presse en ligne se cherche encore un modèle économique », mars 2011 :http://www.alternatives-economiques.fr/la-presse-en-ligne-se-cherche-encore-un-modele-economique_fr_art_630_53799.html

-Sur la définition de la presse écrite : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/presse

-Sur le pure player Mediapart : https://www.mediapart.fr/qui-sommes-nous

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