Où en est la presse écrite ?

Le 18 décembre 2015, au Grand Journal, le chroniqueur Mathieu Madénian dresse un bilan inattendu des attentats ayant frappé la rédaction de Charlie Hebdo en ironisant : « Charb, j’ai trouvé ton plan de relance un peu radical mais efficace. ». Ces propos, certes sarcastiques, nous invitent néanmoins à prendre la mesure des nouvelles mutations du secteur, mutations justement engendrées par les plans de relance et modèles économiques innovants mis en place par la presse écrite pour enrayer la baisse graduelle subie par le secteur depuis une dizaine d’années.

Si le bilan de l’année 2014 confirmait le déclin progressif du chiffre d’affaire de la presse papier, avec une baisse globale de 4,2% de ses revenus par rapport à l’année précédente, le secteur était toutefois marqué par une volonté de mutation. La baisse notée en 2014 se fait ainsi moins importante qu’en 2013. Dès lors, la prédiction de François Kahn, qui affirmait en 2013 « Il se peut que le sort de la presse papier soit celui des diligences, de disparaître. », est-elle fondée ? Ou : peut-on voir émerger, à l’heure actuelle, un modèle économique viable de la presse papier ? 

Réinventer le papier : support, mode de lecture et contenu.

La crise de la presse papier découle avant tout de la concurrence nouvelle d’Internet comme méta-média1. Toutefois, si la nouvelle technologie que représente Internet est l’élément déclencheur, les bouleversements auxquels se confrontent la presse papier relèvent non pas de la technologie en soi, mais plutôt des nouveaux usages qui en découlent, et de l’incapacité du secteur à s’adapter à ces nouveaux vecteurs de diffusion de l’information2.

Les usages numériques viennent progressivement supplanter la lecture papier: à l’heure actuelle 53% des français lisent les marques de presse exclusivement sur papier. Cette étude fait état d’une transformation sans précédent des usages sur seulement une dizaine d’années. Pour contrer ce phénomène, certains titres de presse ont cherché à innover à travers leur support, en soulignant la plus-value offerte par la matière-papier. Ainsi, le 1 hebdo d’Eric Fottorinolancé en 2014, est imprimé sur une seule feuille de papier, que l’on déplie en deux, puis en quatre. D’autres magasines jouent la carte du chic, à l’instar du magazine féminin Flow (sorti en janvier 2015) qui offre pour chaque numéro des cadeaux en papier à découper3

Il s’agit donc d’une crise de support, mais c’est aussi une crise de la gratuité, les lecteurs refusant de plus en plus de payer pour s’informer.

Face à cette crise, d’autres modèles de journaux papier connaissent depuis un moment un certain succès, à l’instar des gratuits, tels que Métronews ou 20 Minutes, qui, en réinventant le modèle économique des journaux papiers, ont su capter l’attention d’un nouveau lectorat4. Ils innovent d’abord par leur gratuité totale pour le lecteur, qui est permise par le financement de l’ensemble de leur production par les annonceurs. Mais ils innovent également par leur format, qui doit pouvoir être lu le temps du trajet entre le domicile et le travail. Toutefois, ces gratuits, lancés sur le marché au début des années 2000, font également face à la baisse des investissements des annonceurs et à la fragmentation des marchés de la publicité due à l’arrivée du numérique. En 2014 leur expansion s’est vue largement freinée, au point de les voir se tourner, eux aussi, en partie vers le numérique. La résolution, par ce modèle économique, de la gratuité du support papier le confronte donc néanmoins à la concurrence numérique.

C’est pourquoi, pour répondre à cette nouvelle tendance à la gratuité de l’information, de nombreux titres ont joué la carte inverse: celle d’une mise en valeur des contenus de la presse écrite, plus-value qui se paye. Face aux gratuits et aux flux continus d’informations sur Internet, certains ont mis en avant l’analyse de fond présente dans leurs titres. C’est ainsi que les fondateurs de la Revue XXI défendent leur politique éditoriale, tournée vers le reportage. Cette stratégie n’est cependant viable que pour un certain type de titres : appartenant à la catégorie des magazines, cette revue peut se permettre un approfondissement de ses contenus, mais aussi des coûts de productions moindres qu’un quotidien. Par ailleurs, elle demeure soumise aux lois des ventes, qui sont en chute depuis dix ans. 

Ainsi, ces solutions se confrontent toutes à un modèle économique lui-même défaillant. A la crise des usages s’enchaîne une crise du modèle économique-même de la presse écrite.

A crise structurelle, réforme structurelle ?

Dès lors, pour comprendre ce qui peut encore assurer la viabilité économique de la presse écrite, il faut mettre au jour les failles de son modèle économique en France. 

Ce système repose sur les revenus provenant des recettes des ventes et/ou des recettes publicitaires. Or, la dégradation des recettes publicitaires s’est poursuivie en 2014 (avec une baisse de – 8,60% en 2014, et de – 11,9% en 2013) ; tandis que les recettes des ventes, même si elles apportent proportionnellement le plus de gains, demeurent en déclin (– 3,6% en 2014). Les deux piliers historiques assurant la viabilité du système des médias sont donc largement touchés. 

Sont fragilisés en particulier les titres ne pouvant réduire leurs coûts fixes de production, à l’instar des quotidiens, maillons faibles de la chaîne. Toutefois, on comprend qu’il s’agit d’une véritable crise structurelle si l’on se penche sur l’évolution de ces quotidiens, comme l’affirmait déjà, en 2006, Eric Marquis : « La baisse des ventes des quotidiens d’information, nationaux et régionaux […] est continue depuis plus de trente ans »5. Les quotidiens sont pris en tenaille par les impératifs de leurs productions, qui les oblige pour certains à prendre en charge, au sein de leur structure, l’impression, afin de gagner du temps pour la rédaction. Cette prise en charge entraîne des coûts beaucoup plus élevés de production que les titres ayant une périodicité moins importante, qui peuvent donc externaliser cette étape. Ainsi, l’arrivée des gratuits et d’Internet dans ce secteur n’a fait que précipiter une tendance déjà prégnante.

S’il faut repenser l’ensemble du système, comment et où agir ? 

La crise précédente, dans les années 70, a vu s’affirmer la tendance à la concentration des acteurs de la presse écrite, ce qui semble se poursuivre à l’heure actuelle, sur un panorama élargi aux médias dans leur ensemble (papiers mais aussi audiovisuels). La concentration, soit le regroupement des titres de presse en groupes, permet de créer des économies d’échelle, c’est-à-dire de réduire les coûts fixes élevés de production et les coûts variables de distribution et d’impression6. Comme l’affirme la journaliste Aude Carasco : « [La concentration] permet à une industrie déclinante de réaliser des économies substantielles dans la diffusion, la publicité, l’imprimerie. ». 

Cette solution permet aux groupes de limiter la casse en stabilisant les prix de vente des titres de presse écrite, en faisant des économies sur l’achat de papier, la gestion des abonnements, le marketing, l’inspection des ventes, le démarchage des annonceurs… Ce dispositif, pour lequel opte en particulier la presse quotidienne régionale, permet aussi de proposer aux annonceurs des publics ciblés, en fonction des titres de presse représentés par le groupe. Toutefois, cette mesure n’est pas sans limite, étant-donné qu’il est attesté que ces regroupements provoquent la disparition de nombreux titres de presse. Or, le manque de concurrence amène à la chute drastique du nombre de lecteurs, la lecture des titres de presse, en particulier concernant les quotidiens, étant plus importante dans les régions où la concurrence l’est7

Une autre solution consiste à agir de l’autre côté de la chaîne de production, au niveau de la distribution des titres de presse. Ainsi, un système d’information unique entre les deux messageries françaises de presse (Presstalis et MLP – Messagerie lyonnaise de Presse) va éclore, de façon à rationaliser les circuits de distribution des quotidiens et magasines. Néanmoins, cette rationalisation du système ne répond pas aux problèmes majeurs de ce pan de la chaîne8.

Miser sur la complémentarité : l’enjeu actuel de la mutualisation.

Pour répondre à la crise, le modèle économique vers lequel tendent de nombreux acteurs du secteur est celui de la mutualisation, soit de la diffusion du contenu sur plusieurs supports, sur le papier via les titres de presse traditionnels, mais aussi sur le numérique. 

De fait, ce nouvel « écosystème des médias »9, permet des économies au sein de la production, les équipes de travail étant par exemple mutualisées entre le numérique et le papier. Par ailleurs, ce dispositif permet d’enrayer en partie la fuite des annonceurs, en les récupérant sur le support numérique. 

C’est donc ce modèle que privilégie depuis 2015 l’Etat, via un élargissement des fonds d’aide à la presse selon le critère de l’innovation numérique, mais aussi par l’équilibre des taxes payées par les titres papier et les pure players (les titres accessibles en numérique).

Toutefois, avant d’être véritablement probant, ce nouveau modèle doit résoudre ses contradictions et s’uniformiser, notamment dans le balancement entre contenus gratuits et payants. 

Ainsi, comme soulignaient des spécialistes de la question en 2013 : « Le modèle mixte ne garantit pas, pour l’instant, la couverture des coûts par des recettes suffisantes »10. Si la presse numérique permet de trouver de nouveaux débouchés aux contenus de la presse papier, il n’en demeure pas moins que cela n’enraye en rien les difficultés du système actuel. On peut légitimement se demander jusqu’à quand ce système sera viable et jusqu’à quand il paraîtra légitime que les frais du papier soient perfusés par les recettes du numérique. Il pourrait s’agir d’une solution à moyen-terme, qui réinvente l’information et les médias, mais nullement l’économie de la presse papier en elle-même.

De plus, des contradictions similaires au papier surgissent dans ce nouveau champ, car la concentration des acteurs de la presse écrite, si elle était déjà marquée pour le secteur de la presse papier, l’est d’autant plus avec le numérique. La portée des groupes sur le Net en terme de clics est une force de frappe non-négligeable pour amener les annonceurs à investir, au détriment, encore une fois, de la diversité des médias, qui étaient jusque-là les moteurs de la lecture papier.

2015 : vers une résolution de la crise de confiance envers les médias ?

L’année 2015 et son actualité aura-t-elle influé sur la crise économique des médias, et en particulier sur la crise de la presse papier ? 

Les lendemains des différents attentats ont vu les ventes de journaux papiers s’envoler. Mais le résultat final est mitigé et la crise que traverse la presse écrite n’en demeure pas moins tangible.

Néanmoins, cette année aura vu la presse, ainsi que de nombreux médias, se mobiliser de façon à résoudre une autre crise, moins visible, mais réelle: la « crise de confiance du public dans l’information »11. Pour Patrick Eveno, suite aux attentats survenus à Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 : 

« Le blason des journalistes a été un peu redoré, la confiance également. Ça freinera peut-être un peu la chute des journaux. Mais les usages ont complètement changé, les gens ne vont pas rechanger pour revenir à ce qu’ils étaient il y a dix ans ou vingt ans »

Si le travail à la résolution de cette crise de confiance ne résolve en rien la transformation radicale à laquelle doit tendre le modèle économique historique de la presse papier, il permet cependant aux titres de presse écrite de mettre en avant, à moyen-terme, leur savoir-faire en terme de contenus. Car en 2015 le besoin de la presse, papier ou non, s’est fait sentir. 

Emilie Richard.

Bibliographie

• Ouvrages de référence :

EVENO Patrick, La Presse. PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 2010, 127 p. 

GABSZEWICZ Jean SONNAC Nathalie, L’industrie des médias à l’ère du numérique. La Découverte, coll. Repères, Paris, 2010, 126 p. 

FLAHAUT Isabelle (dir.),… , La presse après les Etats généraux ; Regards sur l’actualité (n° 350). La Documentation française, Paris, avril 2009, pp. 3-78.

MARQUIS Eric, La presse : malade imaginaire ?. Scrinéo, coll. Les Carnets de l’info, Paris, 2006, 102 p.

CHARON Jean-Marie, La presse quotidienne. La Découverte, coll. Repères, Paris, 2005, 122 p. 

• Rapports ministériels :

« Presse et numérique – L’invention d’un nouvel écosystème. ». Rapport à Madame la Ministre de la Culture et de la Communication par CHARON Jean-Marie, mis en ligne le 02/06/15, lien url : https://lc.cx/4pKz

« Les Business models des plates-formes de contenu : étude et typologie à partir du cas de la presse ». Rapport établi pour le ministère de la Culture et de la Communication par BENGHOZI Pierre-Jean (dir.) et LYUBAREVA Inna (dir.), , mis en ligne en 10/12, lien url : https://lc.cx/4pKz

« Les aides à la presse ». Rapport à la ministre de la Culture et de la Communication, par D. ANTOINE, F. BENHAMOU, P. EVENO, M. FRANÇAIX, R-O. MAISTRE, B. PATINO, mis en ligne en 04/13, lien url : http://urlz.fr/2Z6a

• Articles de presse (en ligne) :

CARASCO Aude, « La transformation numérique accroit la concentration des médias ». La Croix, mis en ligne le 06/12/15, lien url :http://urlz.fr/2PF1

CARASCO Aude, « Comme la presse écrite se réinvente ». La Croix, mis en ligne le 01/06/15, lien url : http://urlz.fr/2Z6d

RENIER Romain, « Le récit d’un naufrage ». Alternatives économiques, n°344, mis en ligne en mars 2015, lien url : http://urlz.fr/2Z6e

WOITIER Chloé, « Presse: le numérique compense la baisse des ventes en kiosque », Le Figaro. mis en ligne le 09/02/15, lien url : http://urlz.fr/2Z6f

WOITIER Chloé, « Charlie hebdo : les français se tournent en masse vers la presse écrite ». Le Figaro, mis en ligne le 21/01/15, lien url : http://urlz.fr/2Z6g

POINTU Tupac et BANNET Raymond, « Un effet Charlie Hebdo pour la presse papier en France ? ». Lapresse.ca, mis en ligne le 15/01/15, lien url : http://urlz.fr/2Z6h

DEBOUTE Alexandre, « Un système d’information unique pour distribuer la presse ». Le Figaro, mis en ligne le 11/06/14, lien url : http://urlz.fr/2Z6i

DEBOUTE Alexandre, « Les quotidiens gratuits en crise ». Le Figaro, mis en ligne le 25/01/14, lien url : http://urlz.fr/2Z6j

COUNIS Alexandre et RAULINE Nicolas, « La TVA de la presse en ligne alignée sur les journaux papiers ». Les Echos, mis en ligne le 21/01/14, lien url : http://urlz.fr/2Z6k

MOUSLI Marc, « La presse écrite en quête du business model miraculeux ». Alternatives économiques, mis en ligne le 30/11/13, lien url : http://urlz.fr/2Z6l

TERNISIEN Xavier, « Jean-François Kahn veut révolutionner les  »news » ». Le Monde, mis en ligne le 29/06/13, lien url : http://urlz.fr/2Z6m

LEYMARIE Jean, « Le manifeste de la revue XXI pour un « autre journalisme » ». France info, mis en ligne le 07/01/13, lien url : http://2doc.net/0bkyo

TERNISIEN Xavier, « Mouvement de concentration inéluctable dans la presse régionale ». Le Monde, mis en ligne le 12/10/11, lien url : http://2doc.net/x8mhn

Notes

1 Média abritant en son sein plusieurs médias : écrit, son et vidéo.

2 GABSZEWICZ Jean SONNAC Nathalie, L’industrie des médias à l’ère du numérique, Découverte, coll. Repères, Paris, 2010, p. 4.

3 Comme des carnets, cartes postales, guirlandes, etc.

4 GABSZEWICZ Jean SONNAC Nathalie, L’industrie des médias à l’ère du numérique, op.cit., pp.32-33.

5 MARQUIS Eric, La presse : malade imaginaire ?. Scrinéo, coll. Les Carnets de l’info, Paris, 2006, p.6.

6 EVENO Patrick, La Presse. PUF, coll. Que sais-je ?, Paris, 2010, p.120.

7 MARQUIS Eric, La presse : malade imaginaire ?. op.cit., p.66.

8 Ces problèmes majeurs relèvent de l’asphyxie progressive des diffuseurs de presse devant la multiplicité des titres à gérer et présenter, mais aussi devant la faiblesse de leurs marges sur les titres de presse, et le peu de rentabilité, au final, au mètre carré de ces diffuseurs en comparaison d’autres types de commerces. Cf FLAHAUT Isabelle (dir.),… , La presse après les Etats généraux ; Regards sur l’actualité n° 350. La Documentation française, Paris, avril 2009, pp. 3-78.

9 « Presse et numérique – L’invention d’un nouvel écosystème. ». Rapport à Madame la Ministre de la Culture et de la Communication par CHARON Jean-Marie, mis en ligne le 02/06/15, lien url : https://lc.cx/4pKz.

10 « Les aides à la presse ». Rapport à la ministre de la Culture et de la Communication, par D. Antoine, F.Benhamou, P. Eveno, M. Françaix, R-O. Maistre, B. Patino, avril 2013.

11 EVENO Patrick, La Presse. op.cit., 2010, p. 83.

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