La valorisation du livre numérique dans les bibliothèques universitaires françaises et américaines

Ces dernières années, les bibliothèques universitaires investissent de plus en plus dans le livre numérique, cet « ouvrage édité et diffusé sous forme numérique, destiné à être lu sur un écran » (Journal Officiel). Pourtant, son utilisation par les étudiants reste globalement peu significative, souvent par méconnaissance de cette ressource mise à leur disposition. Le budget placé par les bibliothèques dans ce secteur est donc loin d’être rentabilisé par un nombre de consultations assez conséquent. Pour y remédier, une solution s’impose : celle de la médiatisation de l’offre en matière de livre numérique par les bibliothécaires, qui suppose de l’innovation, de la créativité. En effet, le livre numérique étant par définition immatériel, il nécessite une stratégie de valorisation parallèle assez développée pour retenir l’attention des usagers et leur donner envie d’utiliser ce support.

Avec le temps, des façons de mettre en lumière le livre numérique dans les bibliothèques universitaires ont vu le jour aux États-Unis, où le marché du livre numérique est le plus avancé. Stratégies qui rencontrent maintenant des échos en France. Quelles sont donc les méthodes de valorisation du livre numérique trouvées par les bibliothèques universitaires françaises et américaines ? Ces méthodes se résument en trois points : la communication écrite, la communication orale, et la matérialisation créative du livre numérique dans l’espace de la bibliothèque.

La communication écrite

C’est le moyen de mise en avant du livre numérique le plus communément utilisé en bibliothèque universitaire. A l’heure de l’utilisation massive des ordinateurs et autres supports numériques par les étudiants, une part non négligeable de ce mode de communication gagne à prendre place en ligne. La valorisation à l’écrit des livres numériques doit bien sûr d’abord passer par un premier travail consacré à leur bon référencement sur le catalogue en ligne de la bibliothèque, afin d’attirer l’attention des usagers y faisant des recherches. Mais il est nécessaire de toucher aussi ceux qui n’utilisent pas forcément le catalogue, via d’autres supports de communication. Apporter une visibilité sur Internet à l’offre de livres numériques passe couramment par sa mise en évidence sur le portail du site de la bibliothèque universitaire, ou via l’utilisation des réseaux sociaux (Facebook, Twitter) si la bibliothèque a un compte officiel. Le site de la bibliothèque peut également comporter des guides écrits concernant les livres numériques. Sur le site de la BU de Paris 8, on peut par exemple lire un fichier nommé « Comment consulter un livre électronique ».

L’espace de la bibliothèque, qui est un lieu privilégié de découverte pour les usagers, a également son rôle à jouer. Des bibliothécaires ont eu l’idée de mettre en place des flyers ou des dépliants concernant leur offre de livres numériques à des endroits stratégiques, comme l’entrée ou la borne de prêt, pour toucher un maximum de monde. La démarche de valorisation encourage la créativité des équipes. Ainsi, la BU du SCD de Bordeaux 3 a réalisé en 2013 des marques-pages promotionnels à l’occasion du démarrage de son offre de Que sais-je ? en ligne. Enfin, le recours à l’affiche informative a fait ses preuves en France comme aux États-Unis. Cependant, dans les bibliothèques universitaires américaines, l’offre est en plus interactive puisque les usagers peuvent choisir les livres qu’ils veulent voir en version numérique dans leur bibliothèque, ce qui leur garantit un fort taux de consultations.

 

1 Marque-pages promo Bordeaux 3                   2 Affiche ebook-pilot-3 SMCM Library Maryland

Un des marques-pages de Bordeaux 3 / Une affiche de la SMCM Library, Maryland (2013)

 

La communication orale

Pour être renforcée, la communication écrite peut être complétée par une communication orale autour des livres numériques. La médiation faite par les bibliothécaires eux-mêmes est importante. En effet, le bouche à oreille est souvent la méthode la plus efficace pour promouvoir une offre de services auprès des usagers. Indiquer à un étudiant qu’un livre qui l’intéresse est disponible en version numérique par exemple permet de réaliser une valorisation ciblée.

Afin que l’équipe de la bibliothèque puisse renseigner au mieux les étudiants concernant les livres numériques, une formation leur est souvent nécessaire. Il faut « susciter chez les équipes la curiosité, la réflexion, aplanir le sentiment d’éventuelle perte de contrôle que les nouvelles technologies peuvent susciter » (Frédéric Souchon). A la BU de Caen, des iPads ont été prêtés au personnel afin qu’il puisse se familiariser avec avant de les proposer en prêt.

La formation des étudiants à l’utilisation des liseuses ou des plateformes de livres numériques est également intéressante. Cependant, l’expérience tentée dans les BU de Grenoble 1 et de Toulouse 1 n’a pas connu un grand succès en France. Il semble que les étudiants préfèrent découvrir ces supports par eux-mêmes. Aux États-Unis, les bibliothèques privilégient la formation des étudiants en ligne via de nombreux tutoriels mettant en scène un bibliothécaire montrant comment se servir des tablettes pour encourager le recours aux ressources numériques, comme ceux de la Ball State University (Indiana) sur YouTube. Les bibliothèques universitaires américaines sont presque toutes équipées de tablettes à disposition des usagers, ce qui n’est pas encore le cas en France.

Pour que ces formations aient un réel impact sur les étudiants, il est important que les bibliothèques soient bien équipées au niveau de la connexion Internet, et disposent d’espaces confortables pour donner envie de lire des livres numériques sur place, sur des tablettes et des liseuses en consultation ou en prêt. En France, on peut citer l’exemple du « salon de lecture numérique » de l’ENSSIB, espace réservé de la bibliothèque où les étudiants peuvent consulter des liseuses et tablettes confortablement, en ayant des guides d’utilisation à leur disposition. Mais cette offre reste minoritaire dans les bibliothèques françaises, tandis que les initiatives de ce genre sont plus courantes dans les bibliothèques américaines.

 

La matérialisation créative du livre numérique

Enfin, le moyen le plus créatif de communiquer autour du livre numérique est celui de sa matérialisation au sein de la bibliothèque. Là encore, cette idée vient des États-Unis et commence à se développer en France. La matérialisation du livre numérique consiste à rendre visible cette ressource par définition volatile en l’intégrant à l’espace physique de la bibliothèque avec un aspect ludique voire esthétique. Elle vise à transformer le livre numérique en objet manipulable et présent dans les rayons.

Les bibliothécaires se sont rendu compte que proposer de simples QR codes, ou pictogrammes à photographier pour obtenir l’ouverture du lien d’un livre numérique, n’était pas concluant pour attirer l’attention des étudiants. Il a donc fallu les mettre en scène d’une nouvelle façon afin de donner envie d’adopter le livre numérique, en misant notamment sur l’aspect visuel. L’ancrage dans l’espace de la bibliothèque est également important puisque c’est là que l’intérêt des étudiants est le plus susceptible d’être capté.
En ce sens sont apparus dans un premier temps aux États-Unis les livres « fantômes ». Il s’agit non pas d’un dispositif d’épouvante comme leur nom pourrait le laisser penser, mais plus sobrement de fiches cartonnées qui dépassent des rayonnages au milieu des livres imprimés, avec des informations sur les livres numériques concernés, comme leur titre, leur photo de couverture et d’autres informations basiques, ce qui les rend plus intrigants. Mise en place dans une bibliothèque de Sacramento, cette nouveauté a été fructueuse puisque dans l’année qui a suivi, le nombre d’e-books consultés a doublé, passant de 8377 à 18185 téléchargements. La France s’est inspirée de cette méthode : à la BU de Lyon 1, des « fantômes » ont été mis en rayon pour valoriser l’offre de mangas en ligne.

Les livres « fantômes » ont été déclinés en livres « zombies » aux Etats-Unis, et notamment à l’Université d’Etat de l’Idaho en 2012. A la place des fiches cartonnées, la bibliothèque a utilisé des blocs de bois imitant la forme d’un livre, les a recouverts d’une jaquette reprenant le visuel illustrant le livre numérique original, et les a mis en rayon, toujours parmi les livres imprimés, créant une illusion parfaite avec eux. Sauf que les « zombies » affichaient un code QR sur leur tranche. Les statistiques de consultation de la bibliothèque ont quadruplé suite à leur apparition. En France, à la BU du SCD de Poitiers en 2013, on a recouru à une alternative moins coûteuse en utilisant des livres « boîtiers », c’est-à-dire des boîtiers de DVD dans lesquels on a glissé une jaquette reprenant des informations sur le livre numérique concerné. Cependant, il y avait un risque de confusion avec de vrais DVD, et l’opération n’a pas été fructueuse, peut-être à cause du peu de livres concernés – une vingtaine.

Un dernier exemple de matérialisation du livre numérique : la création de cubes de valorisation de différentes couleurs et de différentes tailles, ornés de codes QR, au SCD de la BU du Havre. Les consultations ont augmenté par la suite.

Globalement, on constate un bon résultat de ces initiatives créatrices, qui représentent peut-être la meilleure façon de médiatiser le livre numérique en bibliothèque universitaire.

3 Ebooks zombies Idaho 2013          4 BU Havre Cubes valorisation ebooks
Livres « zombies », Idaho (2012) / Cubes de valorisation, Le Havre (2013)

 

Conclusion

Pour créer un climat propice à la découverte du livre numérique en bibliothèque universitaire, il s’agit donc de mettre en œuvre une stratégie de communication efficace et présente sur plusieurs fronts : à l’écrit comme à l’oral, en ligne comme au sein même de la bibliothèque, y compris dans ses rayons, afin d’atteindre une diffusion maximale du message. Les bibliothèques américaines, familières du livre numérique, ont mis en place des politiques documentaires avant-gardistes à ce sujet, que les bibliothèques françaises suivent petit à petit. Les solutions de valorisation les plus porteuses sont l’idée novatrice du PDA aux Etats-Unis, qui prête attention aux demandes du public en matière de sélection de livres numériques, ainsi que la matérialisation créative des livres numériques dans l’espace de la bibliothèque. Leurs bons résultats montrent que l’innovation dans ce domaine est souvent concluante.

On peut imaginer que d’autres nouvelles idées de valorisation arriveront prochainement, avec le développement de la réalité augmentée par exemple. En attendant, les bibliothèques universitaires 100% numériques font peu à peu leur apparition : celle de l’Université Polytechnique de Floride a ouvert ses portes en 2014 pour inciter « les étudiants à lire et travailler avec le numérique », et le Centre de Ressources Documentaires Numériques de Lyon 3 est accessible depuis début 2015. De quoi croire au développement du livre numérique dans les prochaines années…

Anne-Sophie Clerc

Bibliographie

Sources des images par ordre d’apparition

– Marque-pages promotionnel de Bordeaux 3 : SCD de la BU de Bordeaux 3, LibreOffice, http://bibliopedia.fr/wiki/Valorisation_des_ressources_num%C3%A9riques

– Affiche de la SMCM Library : ARELLANO DOUGLAS Veronica et LARSSON Johan, 2013, http://librariandesignshare.org/2013/10/22/advertising-ebooks/

– Livres « zombies » de l’Idaho : GRAY Catherine, KOURY Regina et SEMENZA Jenny Lynne dans « The Zombie Library : books reanimated via QR codes », Collection building, vol.32 n°2, p.46-50, 2013, http://www.bibliobsession.net/2014/04/22/materialiser-les-ressources-numeriques-retours-dexperiences/

– Cubes de valorisation pour livres numériques du Havre : SCD de la BU du Havre, LESCOT Delphine, 2013, http://www.bibliobsession.net/2014/04/22/materialiser-les-ressources-numeriques-retours-dexperiences/

Mémoires d’études

– BOUCHAREB Hind. La formation continue des personnels de bibliothèque universitaire au numérique. État des lieux et perspectives (ENSSIB, 2013)

– DAZY André. Livre électronique et bibliothèque universitaire : état des lieux (ENSSIB, 2010)

– LE TORREC Mélanie. Livre numérique : L’usage peut-il être le moteur de la politique documentaire ? Comparaison France États-Unis (ENSSIB, 2014)

– LUTTRINGER Catherine. Intégration et valorisation du livre électronique : quel impact pour la fonction documentaire ? (CNAM, 2012)

– SOUCHON Frédéric. Faire vivre les ressources numériques dans la bibliothèque physique. Le cas des bibliothèques universitaires (ENSSIB, 2013)

Articles en ligne

– GAKALLA BOURDIER Annelise. « Comment communiquer et valoriser les ressources numériques en bibliothèque ? », sur http://www.justalibrariangirl.blogspot.fr (2013)

– GREGOIRE Paulin. « Une bibliothèque 100 % numérique à l’IUT Lyon 3 (1/2) : étude des pratiques et usages documentaires numériques », sur http://www.enssib.fr (2015)

– JOST Clémence. « Une bibliothèque sans livres pour la nouvelle Université Polytechnique de Floride », sur http://www.archimag.com (2014)

– MEYER Camille. « Valoriser les services en ligne », sur http://www.bibcamp2011.wordpress.com (2011)

– « Advertising ebooks » sur http://www.librariandesignshare.org (2013)

– « Ebooks : Signalement, valorisation, médiation » sur http://www.couperin.org (2015)

– « Valorisation des ressources » sur http://www.bibliopedia.fr (dernière modification en 2016)

Conférences retranscrites

– DUJOL Lionel. « Le livre numérique en bibliothèque publique et bibliothèque universitaire » (2015)

– SAFLEY Ellen. « Quand les usagers choisissent eux-mêmes les acquisitions de e-books dans une bibliothèque universitaire » (conférence traduite par Agnès Macquin, 2009)

Enquête

« Enquête 2013-2014 sur les ressources numériques en bibliothèque publique » par le Ministère de la Culture et de la Communication, Direction générale des médias et des industries culturelles, Service du livre et de la lecture (2014)

Sites Internet de bibliothèques

– Site de la BU de Paris 8 : « Comment consulter un livre électronique »

– Site de la BU d’Angers : « Dans la boîte » (tutorial à propos des e-books sur MLA)

Vidéo

« Microsoft Surface Demo – Ball State University » sur YouTube

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