Dans quelles mesures la création de plateformes dédiées à l’auto-édition numérique transforme-t-elle la chaîne traditionnelle du livre en France?

Par Emilie BIEGA

La révolution numérique n’a pas épargné le secteur du livre et de l’édition. L’innovation technologique a entraîné un profond bouleversement du marché et une redistribution des cartes. Ainsi, le secteur du livre en France, déjà en crise depuis quelques années, subit de plein fouet ces changements et doit apprendre à s’adapter à la nouvelle donne établie. Les nouveaux acteurs, plus féroces, ont su anticiper les enjeux du numérique et se positionner dans le secteur de la vente de biens culturels sur Internet en s’emparant du secteur du livre imprimé dans un premier temps et, naturellement par la suite, de celui du livre numérique. Le marché français qui a amorcé un virage numérique assez tardif est bousculé par ce nouveau modèle, ce qui vient tendre un peu plus les rapports entre ses différents acteurs.

Les géants tels qu’Amazon transforment la chaîne traditionnelle du livre. A la fois e-libraire, e-distributeur, mais également e-publisher, les grands du Web s’attachent à concentrer tous les maillons de la chaîne. Cette convergence des métiers en un seul acteur a pour but de supprimer les intermédiaires afin de dégager le plus de marge possible et tend à remettre sérieusement en cause le rôle des acteurs classiques.

Cette remise en question peut s’observer plus particulièrement si l’on s’intéresse à un phénomène qui ne cesse de faire parler de lui : l’auto-édition. Véritable ras-de-marais aux Etats-Unis où elle constitue une grande majorité de l’offre en ligne, l’auto-édition, bien qu’encore émergente en France, commence à susciter un certain intérêt. Cette pratique, loin d’être récente, a trouvé un nouveau souffle grâce au numérique. En effet, afin de pouvoir développer leur catalogue de titres, les gros libraires électroniques ont rapidement compris l’intérêt de se doter de plateformes d’auto-publication directement reliées à leur plateforme de vente. Cette mise à disposition d’outils facilitant la conception et le dépôt d’ouvrages au format numérique permet de contourner le processus éditorial classique. Ainsi, le Kindle Direct Publishing d’Amazon, le Writing Life de Kobo ou l’iBooks Author d’Apple, rivalisent pour attirer toujours plus d’auteurs en multipliant les services et en proposant de meilleurs taux de rémunération aux auteurs que ceux des contrats d’agences classiques.

Le développement de ces plateformes d’auto-publication ouvre de nouvelles perspectives. Dans un contexte où des centaines de livres paraissent chaque mois et où les manuscrits s’entassent dans les maisons d’édition, les raisons ne manquent pas pour se tourner vers l’auto-édition. Lassés par les démarches vaines, les longues attentes sans retour ou encore échaudés par de mauvaises expériences avec les éditeurs, certains auteurs cherchent à s’affranchir du processus éditorial traditionnel. Et si l’on en croit les résultats du quatrième baromètre des relations auteurs-éditeurs, 31 % des auteurs en France se déclarent insatisfaits de ces relations. De plus le nouveau modèle proposé par les grandes plateformes donne aux auteurs intéressés l’opportunité d’être diffusés largement à un moindre coût. Avec ce mode d’édition, les auteurs sont aussi plus libres. Ils peuvent conserver leurs droits d’auteurs, et  gardent également  le contrôle en ce qui concerne les contenus et la conception de leurs ouvrages. Ils peuvent aussi fixer eux-mêmes leurs prix, très bas, voire proposer gratuitement leurs livres (entièrement ou en partie) afin que les lecteurs puissent les découvrir sans prendre trop de risques.

L’engouement pour le « do-it-yourself » touchant le monde du livre semble être révélateur d’un changement de paradigme. Le monde littéraire perd un peu plus sa mainmise sur la culture aux bénéfices des grands du Web, et de nouveaux circuits se dessinent pour les œuvres. Le rôle de l’éditeur est donc remis en cause à plusieurs égards. Avec cette démarche, les auteurs veulent se départir du rôle de sélecteur de l’éditeur et se soumettre directement à l’avis des lecteurs. Cela donne à ces derniers un rôle prépondérant dans la recommandation que ce soit directement sur les plateformes des cyber-libraires, les forums ou encore les sites dédiés aux livres. Cela transforme également l’étape de la distribution car dès lors qu’un livre est directement téléchargeable depuis une plateforme vers un terminal de lecture, la distribution ne prend plus la forme d’un acheminement physique de livres dans des points de vente. On peut aussi noter que l’étape d’impression devient secondaire, puisque la découverte d’un ouvrage peut se faire en ligne ou via un terminal de lecture. En outre, l’impression peut  désormais se faire à la demande ainsi qu’à l’unité, et elle requiert beaucoup moins de temps de travail. Des économies considérables sont alors réalisées, ce qui constitue un véritable contre-pouvoir face aux éditeurs traditionnels qui ne peuvent s’aligner. Ces derniers tentent de s’attaquer au marché du livre numérique mais leur offre s’adapte mal et les prix qu’ils pratiquent sont jugés trop élevés.

Etre publié et lu en faisant l’économie du processus éditorial est désormais possible, mais peut-on réellement faire de l’édition sans éditeur ? Peut-on se passer de tous les maillons de la chaîne pour concevoir et publier des ouvrages de qualité ? Et que se cache-t-il derrière cette apparente accessibilité ?

Le livre numérique semble être devenu un bon moyen de promouvoir ses écrits sans trop investir financièrement, mais la mise à disposition d’outils facilitant l’auto-édition entraîne une saturation de l’offre sur Internet. Cela constitue un obstacle non négligeable, et, à défaut d’être noyé dans la masse des manuscrits chez les éditeurs, les ouvrages se retrouvent bien vite noyés dans la masse des contenus de qualité discutable disponibles en ligne. La production auto-éditée, et de surcroît quand il s’agit de livres publiés par des anonymes, n’a alors que peu de chance de susciter l’intérêt d’un large public. Si certains auteurs arrivent à tirer leur épingle du jeu dans ce flot de publications, d’autres peinent à émerger. Loin de se résumer à un simple dépôt de fichier sur plateforme, s’auto-éditer implique une nouvelle façon de travailler. En plus de son activité d’écriture, l’auteur ayant opté pour ce mode d’édition se voit dans l’obligation de porter plusieurs casquettes puisqu’il réalise une partie du travail éditorial. Cela requiert de la rigueur, de l’organisation, de la patience mais  également l’acquisition de nouvelles connaissances et de nouveaux savoir-faire notamment en marketing et en communication. Le simple accès au public ne suffit pas pour le conquérir. Les prix bas, la gratuité ne constituent pas des arguments suffisants pour convaincre et beaucoup d’auteurs en herbe se sont heurtés à des désillusions après la publication d’ouvrages qui auraient mérité plus de travail. De plus, certains auteurs sont encore relativement mal à l’aise avec l’autopromotion dont ils ne maîtrisent pas les ficelles.

Aussi, une nouvelle organisation où l’entre-aide joue un rôle primordial a vu le jour. Les néophytes peuvent désormais se tourner vers les communautés d’auteurs indépendants présents sur les réseaux sociaux pour trouver des réponses à leurs questions, des conseils sur les différents aspects de ce mode d’édition ou même des relectures et des corrections. Certains auteurs ayant plusieurs cordes à leur arc se sont aussi lancés dans la prestation de services. C’est le cas de David D. Forrest, auteur indépendant et graphiste ; il offre ses services dans l’élaboration de couvertures. Jiminy Panoz, à la fois auteur développeur et designer propose quant à lui des solutions pour optimiser la conception de livres numériques.

Par ailleurs, de nouveaux acteurs entrent en jeu et se positionnent sur le créneau de l’auto-édition. Les plateformes dédiées à l’auto-publication, autres que celles proposées par Amazon ou Kobo, se sont multipliées et proposent elles aussi de nombreux services aux auteurs indépendants. En France, Librinova, nouvelle plateforme d’auto-édition, propose de nombreux services pour  accompagner les auteurs tout au long de leurs projets. Des packs avec des niveaux différents de prise en charge sont disponibles et comprennent,  entre autres, des services éditoriaux et promotionnels. La plateforme peut également jouer l’intermédiaire entre auteur et éditeur traditionnel à partir de 1000 exemplaires numériques vendus. On peut donc voir que le secteur du livre en France tente de se réorganiser et de trouver des solutions adaptées pour faire le lien entre le numérique et l’édition imprimée.

Des questions peuvent se poser quant à la diversité qu’apporte la démocratisation de l’auto-édition numérique. D’un côté, elle apporte une meilleure visibilité à certains auteurs et à des genres littéraires mal représentés chez les éditeurs classiques. Mais d’un autre côté, un manque de diversité dans l’offre peut être constaté. En effet, polar, romance, science-fiction et fantasy, considérés par certains comme des « mauvais  genres », constituent une grande majorité des publications auto-éditées et sont celles qui marchent le plus auprès des lecteurs de livres numériques. Aussi, certains bloggeurs qui suivent de près les tendances du marché conseillent à qui veut se lancer dans l’auto-édition, de bien choisir son genre (sous-entendu ceux qui marchent au format numérique) pour avoir du succès. Il semble donc que l’auto-édition soit loin d’être totalement indépendante et qu’elle se soumette pour une part au diktat d’un nouvel écosystème. Aussi, on peut observer que la partialité du jugement des éditeurs décriée par certains auteurs peut également s’appliquer aux plateformes de ventes. Les algorithmes et le référencement des titres sur les plateformes des cyber-libraires sont tout aussi discutables, sinon plus, que la sélection d’un professionnel du livre.

Le développement de nouveaux outils techniques et le modèle des géants du web  influencent et modifient pour une part les pratiques et l’organisation du secteur du livre français. Cependant, il reste difficile de croire que ce modèle puisse se transposer totalement en France. En effet, les deux pays ont une organisation à la base très différente. Et, bien qu’accusant un retard quant à l’adaptation de son marché au livre numérique, la France bénéficie probablement de plus de recul puisqu’elle a pu observer la progression de ce nouveau medium. Aussi la réorganisation du secteur du livre en France se profile peu à peu et s’attache pour l’instant dans son ensemble à protéger son modèle.

Sources :

http://www.cnetfrance.fr/news/kobo-writing-life-la-plateforme-d-auto-edition-s-ouvre-au-public-39774244.htm

http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2012/07/20/les-plateformes-dautopublication-sont-elles-lavenir-de-ledition-electronique/

http://www.lexpress.fr/culture/livre/les-auteurs-auto-edites-plebiscitent-l-auto-edition_1286943.html

http://www.monbestseller.com/actualites-litteraire-conseil/3011-quest-ce-que-lauto-edition-conseils-pour-sauto-editer#.VLG0BCuG9qU

http://incubateurs.parisregionlab.com/librinova-plateforme-autoedition-francaise-innovante

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