Lire en streaming, est-ce un nouveau modèle ?

Par Coralie LARUELLE, M1 Politique des bibliothèques et de la documentation

 

Pierre Bourdieu écrivait en 1985 dans « Comprendre les pratiques culturelles », Pratiques de la lecture : « Le livre change parce que le monde change ». En effet, en même temps que notre manière de lire a évolué, devenant plus rapide et moins linéaire, le livre semble avoir trouvé successivement d’autres supports pour s’adapter à ces changements. Les e-books sur tablettes, liseuses ou smartphones sont aujourd’hui bien connus des Français.

Mais a-t-on déjà entendu parler de la lecture en streaming ? Il semble qu’en comparaison à d’autres champs culturels tels que la musique ou le cinéma, la lecture en streaming ne connaît pas encore le même succès en France. Pourtant, ce modèle se veut innovant, avec la création de nombreuses plateformes web dédiées à cette pratique. Dès lors, lire en streaming, est-ce un nouveau modèle ? Le streaming sera-t-il un des accès majeur du livre de demain ?

Après avoir expliqué en quoi consiste la lecture en streaming, nous montrerons qu’il s’agit d’un modèle de lecture et d’un mode de diffusion du livre qui se veut innovant. Cependant, force est de constater que celui-ci souffre de réticences et d’inquiétudes de la part des acteurs du monde du livre.

Qu’est-ce que le streaming ? 

Afin de définir la lecture en streaming, il convient tout d’abord de se demander quelle est la différence entre un e-book et un livre en streaming. L’étude du GNL et d’Hadopi, menée en 2014 avec l’Ifop sur les « perceptions et usages du livre numérique »,  met en avant le fait que 11% des Français lisent des livres numériques. D’après cette même enquête, la moitié d’entre eux a d’ailleurs commencé à lire des e-books par opportunité, parce qu’ils étaient en possession d’un terminal de lecture adapté, que ce soit une tablette, un ordinateur, une liseuse ou encore un smartphone. Là se situe une différence majeure entre l’e-book et le livre en streaming puisque le streaming ne nécessite pas l’installation du contenu sur un support numérique.

Le streaming, comme l’indique son nom qui vient du substantif « stream » en anglais signifiant «ruisseau » ou « courant », est un mode de lecture en continu. Il permet de proposer des contenus numériques aux utilisateurs sans que ceux-ci ne soient téléchargés ou enregistrés sur un support numérique. Le stockage des données n’est que provisoire chez l’usager. Par conséquent, le contenu est accessible immédiatement en ligne, nécessitant une connexion permanente ou quasi-permanente. Alors que les sites de vidéos et de musiques en streaming sont nombreux et connaissent un véritable succès, tels que Youtube ou Deezer, ce mode de diffusion est relativement récent pour le livre. Si dès 2001 naît la première bibliothèque digitale créée en Europe avec le site Cyberlibris, l’émergence de plateformes en ligne dédiées à cet usage ne connaît un véritablement essor que depuis environ six ans. A l’heure actuelle, devant la prolifération des plateformes de lecture en streaming, le magazine ActuaLitté  se demande même si 2014 n’est pas l’année des offres d’abonnement en streaming pour le livre.

 L’essor de la lecture en streaming

En effet, les plateformes de livres en streaming connaissent un véritable essor. La concurrence fait rage entre ces nombreuses plateformes, étant toutes à la recherche d’un modèle innovant et d’offres attractives. Nous pouvons citer Youboox, et Storyplay’r en France, Cyberlibris en Belgique, Riddo aux Pays-Bas ou encore Oyster et Scribd aux Etats-Unis. Plus récemment, fin juillet, Amazon a annoncé le lancement de son offre Kindle Unlimited  aux Etats-Unis, qui permet de lire en streaming mais également de télécharger les livres sur son Kindle. Ce marché semble donc bien prometteur puisque même les plus gros éditeurs s’essayent.

Prenons Youboox, start-up française lancée en octobre 2012, qui est basée sur un modèle financé par la publicité. Youboox propose aux éditeurs, auteurs ou tout autre annonceur d’acheter leurs propres campagnes publicitaires dans les livres. Des statistiques leur sont ensuite accessibles, afin de mesurer l’influence de leurs campagnes publicitaires. Les revenus de Youboox proviennent donc de la publicité et des souscriptions à un abonnement. En effet, l’application propose deux offres d’abonnement : freemium et premium. La première est entièrement gratuite, offrant un accès limité à la bibliothèque et avec publicité ; la seconde payante à raison de 9.99 euros par mois, offrant un accès à toute la bibliothèque sans publicité. Youboox a récemment lancé une offre dans laquelle une tablette est offerte pour la souscription à un an d’abonnement en streaming, le tout pour 7.99 euros par mois. Il y a bien la volonté de proposer les offres les plus attractives dans ce nouveau marché. D’autres plateformes de lecture en streaming investissent le secteur des livres pour enfants, comme Storyplay’r, ou d’autres encore s’engagent dans la bande dessinée, tel Izneo.

Dès lors, en quoi est-ce un modèle adapté aux pratiques actuelles de lecture ? A la lecture de l’article « Lire sur internet, est-ce toujours lire ? » de Thierry Baccino du BBF de 2011, on s’aperçoit que ce mode de diffusion du livre semble répondre aux pratiques actuelles de lecture Au-delà du parti pris par l’auteur, on constate surtout que la lecture sur internet est adaptée à une nouvelle manière de lire qui est devenue hypertextuelle, et qui se définit comme un nouveau rapport au temps. Le temps d’accès à la ressource est considérablement réduit. Instantanéité et ubiquité de la lecture en streaming font écho à l’immédiateté qui régit nos sociétés à l’heure actuelle. De plus, Hélène Mérillon elle-même, fondatrice du site Youboox en France, défend l’idée que la lecture en streaming permet « une lecture libre toutes contraintes », qu’elles soient matérielles, temporelles ou culturelles. La lecture, en se libérant de toutes contraintes semble donc s’adapter à nos sociétés de plus en plus mobiles. Le magazine Challenges écrivait ainsi : « Youboox est au livre numérique ce que Spotify est à la musique ». La lecture s’est elle aussi adaptée, comme la musique auparavant, à la dématérialisation des biens culturels.

Un des atouts majeurs également mis en avant par les fondateurs de plateformes de lecture en streaming est la création de fonctions sociales de partage autour du livre. A l’heure des réseaux sociaux, les sites de lecture en streaming permettent d’aimer les livres, de déposer des commentaires, de les noter ou encore d’échanger des citations. Une véritable communauté est créée autour du livre, ce qui tend à faire de l’acte de lire une activité sociale partagée. Ces données à propos des lecteurs peuvent être récupérées par les éditeurs, afin de mieux connaître leurs publics.

Ainsi, ce modèle de lecture et de diffusion du livre semble bien adapté aux pratiques actuelles de lecture. Néanmoins ces propos sont évidemment à nuancer, ce secteur semble encore tâtonnant car il suscite de nombreuses réticences de la part de certains acteurs de la chaîne du livre.

Un modèle encore incertain

De fait, ce modèle peine encore à s’imposer comme un véritable canal de diffusion du livre. De nombreux professionnels du livre pointent les inconvénients ou les problèmes rencontrés avec ce type de lecture.

Tout d’abord, dans l’ensemble, les éditeurs sont les acteurs de la chaîne du livre qui restent les plus frileux par rapport à ce nouveau mode de lecture. Même si de nombreux éditeurs se sont lancés dans ce marché et ont déposé leurs livres sur les plateformes de lecture en streaming, un certain nombre d’entre eux formule de nombreuses réticences. Youboox par exemple, rémunère les éditeurs au nombre de pages lues. Entre 1 et 3 euros seraient reversés aux maisons d’éditions pour 1000 lues via le modèle premium, c’est-à-dire entre 0.30 et 0.90 euros pour un roman moyen. Le paradoxe de ce modèle, c’est que plus l’abonné est un grand lecteur, plus la marge faite sur l’abonnement diminue. Ce système de paiement amène de nombreuses maisons d’éditions à refuser ce mode de diffusion du livre, par peur de retombées économiques trop faibles et peu rentables.

Un autre facteur de réticence relève du domaine juridique. En effet, la crainte de voir ses livres numériques téléchargés et diffusés gratuitement sur le Web est forte. Le site Scribd par exemple permet de publier ses textes dans une base de données accessible à tous, on peut ensuite mettre ces textes à la disposition de tous. Certains textes fontt partis d’un catalogue d’éditeur et relèvent d’un contrat établi en accord avec le droit d’auteur. Une vive polémique a été engagée, ce qui n’est pas sans effrayer de nombreuses maisons d’éditions ou d’auteurs réticentes. Il est possible sur internet de trouver des livres numériques piratés, et l’étude Hadopi de mai 2011 estime que 52 % des internautes effectuant du téléchargement illégal n’envisagent pas de changer leurs pratiques. Cela n’est pas à même non plus de rassurer les éditeurs encore frileux dans le domaine de l’édition numérique.

Par ailleurs, cette nouvelle pratique de lecture rompt avec les usages traditionnels du livre. Avec ce type de service, on ne possède plus ce qu’on utilise, et dans notre cas ce qu’on lit. On constate une primauté de la consommation et de l’accès sur la propriété. Justo Hidalgo, le cofondateur de 24symbols, lancé en 2011 en Espagne, dit à ce propos : «La consommation plutôt que la détention d’actifs culturels». Les libraires sont donc plus réticents vis-à-vis de ce mode de diffusion du livre, puisque de nombreux livres sont accessibles à un moindre coût et qu’il n’est plus nécessaire de les acheter un par un. Cet « âge de l’accès » favorise également le butinage, le surf, la navigation, ou ce que Thierry Baccino appelle dans son article du BBF « la pseudo-lecture ». Les livres sont rarement lus en entier, le plus souvent feuilletés. La quasi-gratuité et l’accessibilité immédiate à d’autres livres incitent à abandonner l’ouvrage si celui ne plaît pas dès le début. Une étude américaine, a estimé le prix moyen d’un e-book aux Etats-Unis à 6,33 dollars, un abonné devrait donc lire 20 livres par an pour rentabiliser son abonnement. D’après le Pew Research Center, cela ne concernerait que 14% des américains. Les usagers payent donc pour un service de lecture qui n’est la plupart du temps, pas complètement utilisé.

Enfin, Eric Scherer, dans le blog Méta Média, se demande si « un Netflix du livre a une chance de réussir ». La fin de l’article pointe un dernier élément qui freine l’expansion de la lecture en streaming. Serait-ce un abonnement de trop quand on a déjà de multiples abonnements pour des biens culturels ? Alors que le Web repose sur une logique de la gratuité, le prix à payer pour un nouvel abonnement peut être un véritable frein. Il faut dans ce cas que le public voit dans ce service un réel intérêt à payer, une vraie valeur ajoutée.

 

En conclusion, citons les propos d’Elizabeth Sutton, membre du conseil d’administration du GLN : «D’ici cinq ou six ans, on aura plusieurs modèles qui vont émerger à côté de l’achat de fichier. L’abonnement en streaming, la vente en bouquet, la lecture au chapitre et au mot clé, l’impression à la demande.». Dans ce marché en pleine expansion, les plateformes de lecture en streaming rivalisent d’atouts et d’offres avantageuses. Si les offres illimitées peuvent séduire les plus grands lecteurs, encore reste-t-il à séduire d’autres maisons d’édition ; et ce, afin de disposer d’une offre quasi-exhaustive et de proposer les dernières nouveautés, conditions nécessaires pour l’attractivité de ces plateformes.

 

Bibliographie:

– Baccino, Thierry. Lire sur internet, est-ce toujours lire ? Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 5, 2011 [consulté le 28 décembre 2014]. Disponible sur le Web : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2011-05-0063-011&gt;. ISSN 1292-8399.

– Pineau, Nicolas. L’édition électronique : quels modèles économiques ?  Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 5, 2010 [consulté le 28 décembre 2014]. Disponible sur le Web : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-05-0086-004&gt;. ISSN 1292-8399.

– Roussel Frédéric. Le livre au siècle du nuage. Libération du 13 janvier 2014 : http://aldus2006.typepad.fr/files/article-lib%C3%A9-1.pdf

– Scherer Eric. Un Netflix du livre a-t-il une chance de réussir? Meta Media, 04/03/2014:  http://meta-media.fr/2014/03/04/un-netflix-du-livre-a-t-il-une-chance-de-reussir.html

– L’étude du GNL et d’Hadopi est disponible sur le site du GNL à l’adresse suivante : http://lecturenumerique.org/2014/10/23/publication-de-letude-sur-les-usages-et-les-perceptions-du-livre-numerique/

– ActuaLitté. « Le streaming, une solution de lecture encore incertaine », 7/02/2014: https://www.actualitte.com/usages/le-streaming-une-solution-de-lecture-en-ligne-encore-incertaine-48041.htm

– GNL. « Lutte contre le piratage, comment agir. La cas de Scribd », 13 octobre 2014: http://lecturenumerique.org/2014/10/13/lutte-contre-le-piratage-comment-agir-le-cas-scribd

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