Le rôle accru du lectorat dans la création, à travers notamment le financement participatif

Par Bruno Blanc.

Il existe différents moyens de faire participer un lecteur potentiel au processus de création d’un livre. Des forums de discussions permettent à certains auteurs, plus particulièrement des auteurs peu expérimentés, de partager leur travail avec une communauté de lecteurs et de bénéficier de conseils, voire d’y trouver d’éventuels collaborateurs, notamment dans le cas de bandes dessinées. Les réseaux sociaux, tels que Facebook et Twitter permettent également une plus grande proximité entre auteurs et lecteurs, ces derniers pouvant voir et commenter les dernières avancées des œuvres en préparation. Dans ce billet de blog, je vais m’intéresser à une autre façon pour le lecteur de s’impliquer dans le processus créatif d’un livre : le financement participatif. Ce type de financement, également appelé fréquemment par son nom anglais – crowdfunding – ne concerne évidemment pas que le domaine du livre. Le principe du financement participatif s’inscrit dans la filiation de projets plus ou moins connus, notamment sur le net, dont l’existence est, parfois en partie seulement, dépendante de contributions d’internautes, comme par exemple l’encyclopédie en ligne Wikipédia qui en plus d’être remplie par les internautes (crowdsourcing) les appelle régulièrement à faire des dons.

Un phénomène récent

Le financement participatif se développe grâce à l’émergence d’Internet. En 2000 la première plate-forme de crowdfunding, ArtistShare, est mise en ligne. En août 2004, le film « Demain la veille » est le point de départ de l’application du financement participatif à des créations artistiques, les internautes finançant le film en échange d’avantages en nature (nom dans le générique, DVD etc.). En 2007 est créé le site My Major Company, connu pour avoir révélé les chanteurs Grégoire et Joyce Jonathan par exemple, et une branche spécialisée dans le livre, My Major Company Books est créée en 2010 mais est supprimée au bout de deux ans. En 2011 est également créé My Major Company BD, en collaboration avec le groupe Média-Participations qui détient notamment des éditeurs comme Dupuis et Dargaud.

A la fin de l’année 2012, il existait plus de 500 plates-formes de crowdfunding, pour un million de projets. Il s’agit donc bel est bien d’un mode de financement qui se développe et commence à être très prisé pour ceux qui ont du mal à trouver des fonds.

Des possibilités multiples

Le financement participatif est utilisé de différentes manières suivant les plates-formes. Les dons peuvent donner lieu à des contreparties ou non, et il existe également des plates-formes où l’utilisateur peut prêter de l’argent, avec ou sans intérêts. Souvent, la plate forme essaie d’attirer les utilisateurs en leur faisant miroiter un bénéfice en fonction du montant investi. Cependant, avant de toucher de l’argent, et qui plus est avant de faire un bénéfice, il faut généralement vendre un nombre important de livres, et dans bien des cas il n’y a aucun retour sur investissement. L’aspect financier n’est la plupart du temps pas la motivation principale des internautes, plus attirés par le fait de jouer un rôle dans un projet collectif et d’aider un artiste à faire connaître son œuvre. L’argent n’est en principe pas débité avant la concrétisation du projet, ou en tout cas est remboursé si le projet n’a pas atteint la somme nécessaire. Des délais pour réunir l’investissement demandé existent, et varient selon les plates-formes. ceux-ci peuvent parfois être assez souples et augmentés en cas de besoin. La somme demandée peut parfois être dépassée, quand l’engouement est fort. De nouvelles contreparties, ou une amélioration de la qualité du projet (type de papier par exemple) peuvent alors voir le jour.

Le site Le Labo de l’Edition propose une façon intéressante de schématiser la façon dont de nombreux projets voient le jour grâce au financement participatif. Cette théorie des trois cercles de sociabilité peut être résumée ainsi : le projet est tout d’abord porté par un tout petit cercle de personnes autour de l’auteur, puis il est popularisé sur les réseaux sociaux par le phénomène de bouche à oreille et la publicité faite par les internautes ayant investit, enfin si tout va bien il est connu du grand public, ou en tout cas des amateurs de ce genre d’œuvres.

L’importance des réseaux sociaux

L’émergence des réseaux sociaux joue en effet un rôle en parallèle du succès de certaines plates-formes de crowdfunding.

L’exemple de la bande dessinée est assez intéressant à ce sujet. Depuis plus de dix ans, de nombreux auteurs sont inscrits sur le plus grand forum de bande dessinée francophone, celui du site BD Gest, et quelques uns sont également sur des forums plus petits. Ils conversent ainsi plus ou moins régulièrement avec les lecteurs acquis ou potentiels, avec différents objectifs. Il y a évidemment un phénomène de publicité, d’autant plus que lorsqu’un auteur intervient, les commentaires sont généralement plus positifs, mais aussi une volonté de donner des informations aux lecteurs sur le prochain volume d’une série (visuels de cases, dates de sorties etc) et d’avoir des avis et parfois des discussions poussées sur leurs albums. Il arrive même que les auteurs demandent des conseils sur les forums, qu’il s’agisse d’un domaine bien précis (demander l’avis d’un spécialiste d’une période historique précise par exemple) ou d’un choix de couverture.i Les réseaux sociaux comme Twitter mais surtout Facebook permettent également des liens plus ou moins importants entre auteurs et lecteurs, voire dans certains cas entre des auteurs qui ne se connaissent pas personnellement mais qui ont des amis communs. Les messages ayant pour but de trouver un collaborateur ne sont pas rares.

Deux exemples : Bookly et Sandawe

Un bon exemple de site financement participatif dédié aux livres est Bookly. A condition de donner un projet d’au moins une centaine de pages qui n’a jamais été publié (même dans le cadre de l’auto-édition), celui-ci est mis en ligne sans présélection du site. Ce site a comme particularité de prévoir un premier seuil d’investissement permettant la publication en format numérique dès 3 000 euros investis, dans un délai de quatre mois. A partir de 7 000 euros, dans un délai de huit mois, la publication se fait sur support physique en co-éditions avec les Editions Prisma. Si le projet n’a pas pu atteindre la somme demandée, les internautes récupèrent ce qu’ils ont misé et les auteurs retrouvent les droits sur l’œuvre. Il est intéressant de noter qu’il est possible d’accéder à la liste des investisseurs, aux sommes qu’ils ont misées, ainsi qu’aux ouvrages concernés. Dans la plupart des cas les investissements totaux sont de quelques dizaines d’euros par investisseur, mais cela monte jusqu’à 1 500 euros pour quelqu’un qui ne s’est pourtant inscrit qu’en 2013.

En novembre 2009 naît la première plate-forme dédiée uniquement à la bande dessinée, Sandawe. et huit mois plus tard le premier album est financé. Il faut cependant attendre février 2011 pour qu’un premier album arrive en librairies. Les différents paliers d’investissement offrent des contreparties qui vont de la version numérique de l’album et la mention du nom de l’investisseur au début de l’ouvrage à différentes récompenses parfois originales comme par exemple des tirages de luxes, planches originales et représentations de l’investisseur au sein même de l’histoire. Les projets qui atteignent 75% de la somme demandée sont mis en production et assurés de paraître par Sandawe avant même la fin de la période d’investissement. A ce jour, le site connaît un certain succès auprès du public puisqu’il compte pas moins de 12 228 membres, que 1 247 780 € ont été investis et 27 projets ont été financés. Cependant, ces projets ont souvent une visibilité relativement restreinte en librairies et n’ont pas eu un très gros succès pour le moment. Sandawe propose plusieurs rubriques pour une meilleure interaction avec le lecteur et pour l’associer aux projets. On y retrouve entre autres un fil d’actualités, un forum où il est possible de discuter des projets en cours et où les internautes ayant investit – ils sont appelés édinautes par le site – peuvent s’impliquer et suivre le projet en question. Il existe également des concours pour récompenser les édinautes et pour en attirer de nouveaux. Le site compte également des partenariats d’importance, notamment BD Gest, mais aussi le magazine Zoo ou encore la Fnac belge, et se faire connaître lors de festivals de bande dessinée, comme par exemple avec la distribution de brochures au festival de Lyon en 2014. Le plus souvent c’est Sandawe qui assure les tâches éditoriales et gère le suivi du projet jusqu’à sa mise en vente une fois le financement effectué, mais il est désormais possible de présenter des projets libres pour lesquels Sandawe sert seulement d’intermédiaire avec l’édinaute, même s’il peut éventuellement apporter une aide ponctuelle il n’assure pas le suivi éditorial. Il est par ailleurs possible de présenter des essais, des fresques , des jeux, ou tout type de projets tant qu’ils ont un rapport avec la bande dessinée.

Dans le domaine de la bande dessinée, un initiative se rapprochant du financement participatif est également à noter. Une idée bizarre est une édition associative permettant de publier des albums déjà écrits et dessinés mais jamais parus, notamment dans le cadre de fins de séries inachevées. Le site de cet éditeur est assez rudimentaire, et peu actualisé, il s’agit ici de souscriptions pour des albums qui sont réalisés de façon assez luxueuse (papier de haute qualité, dos toilé, carnet de croquis en supplément etc) et dont le prix est important. Des tirés à part peuvent également être proposés. Il s’agit donc clairement plus d’un site destiné aux passionnés et collectionneurs qu’aux lecteurs classiques.

Le financement participatif, une pratique qui a de l’avenir ?

A travers ce billet et ces exemples est illustré la place de plus en plus importantes prise par les sites de financement participatif. Ceux-ci, nombreux, proposent des modes de fonctionnements parfois assez différents, et offre des possibilités intéressantes pour l’avenir. Le modèle choisi peut être le prêt,l’investissement avec contrepartie suivant un système de palier, le don ou encore la prise d’intérêt dans le capital, et le projet validé suivant une somme à atteindre où un nombre de préventes requis. La France a commencé à se pencher sur la réglementation de ce type de pratique. L’ordonnance du 28 mai 2014 crée un statut pour les intermédiaires en financement participatif. Il est désormais possible de prêter sans passer par une banque. Des projets en licence libre peuvent aussi voire le jour par l’intermédiaire du crowdfunding, qui transforme la chaîne du livre et donne une importance particulière au lecteur. En l’état actuel des choses, le financement participatif dans le livre reste marginal et risqué pour les auteurs. On y voit d’ailleurs souvent des projets refusés par les éditeurs traditionnels, et dans le cas de la bande dessinée par exemple, il n’est pas rare que des auteurs dont la série a été arrêtée avant terme envisage de publier la suite en crowdfunding, le plus souvent chez Sandawe, et fréquemment par l’intermédiaire d’intégrales reprenant les premiers tomes, ce qui pose le problème de la récupération des droits et peut créer un sentiment de frustration chez les lecteurs possédant déjà les premiers volumes, mais est plus viable commercialement. Sur Ulule, une des principales plates-formes de crowdfunding, le taux de réussite était de 65% en 2013, ce qui est assez élevé par rapport à d’autres sites mais illustre le fait qu’il n’y a aucune garantie de réussite en passant par ce type de financement. Les plates-formes de financement participatif peuvent également être une sorte des tremplins pour que certains auteurs se fassent connaître. On peut par exemple citer l’exemple de la dessinatrice Anaïs Bernabé, dont le premier tome de La pluie des corps a connu un gros succès sur Sandawe et qui a été choisie pour la reprise de la série Sasmira dont la suite est très attendue par de nombreux bédéphiles et dont le scénariste, Laurent Vicomte, est très exigeant quant à la qualité du dessin.

De plus, si certains projets rencontrent un succès rapide et important, allant parfois jusqu’à obtenir bien plus que la somme requise, d’autres ne réussissent jamais à être financés ou stagnent durant de longues périodes, laissant leurs auteurs dans l’incertitude. Les réseaux sociaux et la publicité faite par les investisseurs ont une grande importance dans le succès d’un projet, qu’il s’agisse de la collecte de fonds ou des ventes une fois l’ouvrage publié.

Des partenariats sont souvent présents avec d’autres structures (maisons d’éditions, sites internet etc) comme par exemple Bibliocratie avec Babelio, Sandawe avec BD Gest ou Actua BD ou encore Ulule avec culturebd. Au delà des nouvelles créations, le financement participatif offre d’autres perspectives intéressantes, Numalire offrant par exemple la possibilité de numériser et rééditer des ouvrages se trouvant dans le domaine public et disponibles en bibliothèques patrimoniales.

Le financement participatif dans le domaine du livre est donc un phénomène récent et de plus en plus populaire. Il convient néanmoins de réfléchir à un cadre juridique précis et cohérent, ne lésant ni les auteurs, ni les plates-formes, ni les lecteurs. Si le crowdfunding semble pouvoir continuer à se développer, il est tout de même nécessaire de se demander dans quelle mesure ce mode de financement peut s’imposer sur le marché face à des éditeurs connus, réputés, et disposant de moyens promotionnels nettement supérieurs, et comment des plates-formes peuvent attirer des auteurs renommés et des projets destinés à devenir des best-sellers. Il faudrait sans doute réfléchir au meilleur moyen de concilier financement participatif et collaboration avec des éditeurs existants, car si le lecteur peut prétendre à avoir une place plus importante dans le processus de création du livre, l’apport des acteurs traditionnels semble nécessaire pour que ce système soit viable à long terme.

iLe dessinateur Gihef a par exemple demandé l’avis des internautes sur plusieurs projets de couverture du quatrième volume de sa série Enchaînés en 2006 : http://www.bdgest.com/forum/enchaines-t4-sondage-t8229.html

Références utiles :

http://intranet.livre-paca.org/upload/presentationcrowfunding.Palusinski.pdf (consulté le 31/12/14)

http://labodeledition.wordpress.com/2014/01/28/crowdfunding-comment-financer-son-projet-editorial/ (consulté le 31/12/14)

http://www.livreshebdo.fr/article/reediter-avec-le-financement-participatif (consulté le 31/12/14)

http://www.medias24.com/MEDIAS-IT/14320-Tous-les-projets-sont-ils-financables-grace-au-crowdfunding.html (consulté le 31/12/14)

– http://www.leguideducrowdfunding.com/statistiques-de-lindustrie-du-crowdfunding-dans-le-monde/ (consulté le 21/12/14)

– http://www.sandawe.com/ (consulté le 31/12/14)

– http://fr.ulule.com/ (consulté le 31/12/14)

http://bookly.fr/  (consulté le 31/12/14)

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