L’auto-publication numérique : vers la modification d’un écosystème ?

L’auto-publication numérique : vers la modification d’un écosystème ?

Par Marie Latour,

Au printemps dernier, à peine entrée à l’ENSSIB, je suis pleine de bonnes résolutions quant à mes objectifs professionnels. Je vais devenir bibliothécaire, et j’en suis fière ! J’attrape donc la plaquette du programme du Salon du Livre, et en lis goulument le contenu.

Et là, c’est le choc. A la date du lundi 24 mars, je lis l’annonce d’atelier suivante : « Kindle direct publishing (assuré par Amazon) : commercialisez vos livres numériques avec KDP. Comment mettre son livre en vente pas à pas, les formats, les redevances d’auteur, faire le marketing des livres ? ».

Vingt -cinq ans de certitudes culturelles sur la culture légitime s’effondrent. Quoi ? Voilà donc qu’Amazon, que je croyais déclaré ennemi des librairies et des éditeurs, se place en pôle position lors d’un salon renommée consacré à l’édition française ? Et l’autoédition, longtemps stigmatisée, prendrait donc pignon sur rue ?

L’élève-conservateur que je suis devenue en en toute retournée. Il faut que je tire les choses au clair. D’autant plus que quelques recherches sommaires semblent m’indiquer que des acteurs de l’autoédition, comme Bookelis, se félicitent du progrès réalisé en quelques années. Quelque chose a dû m’échapper, un élément structurel du monde culturo-informationnel est sûrement en train de changer… Mais quoi ?

Ni une ni deux, je prends contact avec quatre auteurs autoédités. J’arrive à en joindre quatre, répondant aux pseudos de Paulux, Didier Fédou, Dominique Biot, et Murphy Y. L’échange se révèle plutôt instructif. Ils m’apprennent que l’autoédition leur a été, au départ, plus ou moins imposé par le refus systématique des maisons d’édition traditionnelles de leurs manuscrits (mais aussi parfois suite à des expériences malheureuses). Mais ensuite, ils ont fait de ce modèle un choix. Un choix militant même, qu’ils n’hésitent pas à défendre avec fougue sur des forums d’auteurs comme l’Ecritoire des ombres.

Car pour eux, il s’agit d’une véritable alternative aux solutions éditoriales classiques. A l’édition, ils imposent la « publication », c’est-à-dire un système de liaison directe entre l’auteur et le diffuseur, sans intervention sur le contenu du livre.

Ce n’est cependant pas de l’édition à compte d’auteur : ils n’avancent pas d’argent pour être publiés, et ne prennent caution d’aucune pseudo marque éditoriale. Il s’agit plutôt d’une renaissance de la forme ancienne de l’auto-publication, qu’a utilisé à son époque un certain Marcel Proust pour se faire connaître (on lui fait un petit coucou du fond de sa tombe).

Alors oui, j’entends les récriminations : « Mais l’auto-publication a toujours existé, ce n’est pas nouveau, pourquoi la prendrait-t-on plus au sérieux aujourd’hui ?… » J’entends. Mais là où elle prenait auparavant la forme d’un simple service d’impression , ses potentialités sont aujourd’hui décuplées par le numérique. D’ailleurs, les plateformes comme Amazon ne jouent-elles pas sur la confusion créée par ces e-books autoédités et les autres par leur présentation sur un même catalogue ?

D’ailleurs, les modèles économiques d’autoédition se démultiplient, avec plus ou moins de succès, et une dose relative de viabilité pour certains…        Il y a, bien-sûr, celui de Kindle direct Publishing d’Amazon, ou l’autre de Kobo-writing de la Fnac, les mastodontes du système. Ces distributeurs utilisent tous les deux un système d’exploitation assez similaires : moyennant un pourcentage sur les ventes, ils offrent la visibilité de leurs plateformes, enrichies de services divers pour les aspirants écrivains (services allant de la mise à disposition de logiciels d’édition assez performants et « faciles à utiliser », à des propositions d’impression à la demande des ouvrages, en passant par une bibliothèque d’image libre de droits pour créer des couvertures.) En échange, les auteurs autoédités se plient à un certain nombre d’exigences, qui peuvent aller de la demande d’exclusivité des ouvrages, à une réglementation assez stricte concernant les promotions autorisées (les auteurs ont le droit de proposer leurs e-book gratuitement cinq jours tous les trois mois à titre purement de marketing).

Mais des modèles concurrents existent, de manière plus ou moins viable. Des plateformes indépendantes, comme monbestseller.com, cherchent à concurrencer les celles d’Amazon ou de la Fnac. Cependant, selon notre ami Paulux, le prix d’achat des e-books proposés, allant jusqu’à 15 euros, est beaucoup trop fort pour être attractif. Surtout quand on sait que les prix sur Amazon ou la Fnac tournent entre 0,99 et 5 euros l’ouvrage ! La clientèle de l’autoédition numérique est économe, et attend des prix qui défient l’édition classique.

D’autres modèles se servent du numérique pour réinventer le modèle de l’autoédition papier. Par exemple, Bibliocratie et Ullule, fonctionnent sur un modèle de crowfunding : Bibliocratie se charge par exemple de fixer un prix de revient à la fabrication du livre papier, auquel l’auteur ajoute une marge, et un appel aux souscriptions des internautes est alors lancé, avec une limite de durée de validité. Ullule fonctionne sur un appel aux dons assez similaire, mais n’est pas spécialisé uniquement dans les livres.

Ces nouveaux modèles de publication, qui court-circuitent deux acteurs habituels du circuit du livre (l’éditeur et le distributeur) posent ainsi de nouvelles problématiques. En effet, l’auteur est alors seul pour assurer à la fois le travail éditorial sur son livre, ainsi que le marketing pour le faire vendre. Une exigence assez anxiogène pour lui…

Du coup, à toutes les étapes de son cheminement, il va miser sur le regroupement, le collectif de ce qu’il nomme « les auteurs indépendants ». Cette nouvelle appellation, qui vise à redonner du lustre aux auteurs autoédités, est à géométrie variable. Elle peut comprendre uniquement les auteurs autoédités, ou englober avec eux des auteurs « qui désirent rester libres de leurs œuvres », c’est-à-dire ne pas céder leurs droits patrimoniaux à un agent extérieur (car de fait, il existe tout un ensemble d’appel à textes et d’anthologie sur le marché des micro-éditeurs où l’auteur retrouve l’entièreté de ses droits après publication, passé ce qu’on nommerait chez nous une période d’embargo ».)

De ce fait, les regroupements d' »auteurs indépendants » sont nombreux, notamment sur les réseaux sociaux. Ainsi, plusieurs groupes Facebook se proposent d’être des lieux de partage sur des problématiques liées à l’autoédition : on trouve par exemple un groupe Facebook d’assistance aux auteurs, un autre donnant des conseils pour promouvoir un e-book gratuit lors des promotions autorisés, ou encore des conseils de marketing. Les exemples pourraient se multiplier. Ce qui est intéressant à retenir, cependant, c’est que ces auteurs tentent de suppléer aux services de l’édition classique en en référant à une communauté d’auteurs semi-amateurs, et en se créant un réseau relationnel capable de servir de relais vers le grand public.

Ce recours au collectif, au réseau se retrouve à tous les moment-clés de l’édition. Par exemple, pour le travail éditorial, les auteurs, afin de bénéficier d’une correction, s’inscrivent souvent sur des sites de béta-lectures, comme au hasard, celui de L’encrier. Le principe ? Deux auteurs se mettent d’accord pour se corriger mutuellement leurs œuvres de taille équivalente avec un ensemble de critères auxquels il est demandé d’être attentif (par exemple, les fautes orthographiques, grammaticales, mais aussi la cohérence du scenario, la lisibilité du style, etc.)

Les auteurs qui veulent faire sérieusement de l’autoédition multiplient souvent les béta-lectures… Et se plaignent incessamment du manque de lisibilité de leur travail lorsque celui-ci se retrouve noyé aux milieux de productions bourrées de faute d’orthographe et de grammaire sur les plateformes dédiées (ce qui, il faut le reconnaître, est très fréquent…)

Mais la contre-attaque s’organise. Afin de prouver la qualité de certaines productions, les auteurs autoédités (pardon, auteurs indépendants, comme ils aiment s’appeler), s’organisent en labels-qualité, comme celui-ci.  L’auteur qui veut être labélisé accepte ainsi de se conformer à une charte de bonnes pratiques, qui va contrôler le sérieux du processus d’écriture, et attester en fonction de ces critères voulus objectifs, de la qualité du produit final. Toutefois, ne surestimons pas la portées de telles initiatives : elles restent encore marginales et assez mal connues…

Que nous apprend donc ces expériences ? D’abord, que la valeur créée par l’édition classique, qui est celle de la sélection, du retravail, de la mise en forme, est en train d’être battue en brèche par ces nouveaux modes de production. La véritable question est : combien le lecteur est-il prêt à payer pour obtenir cette valeur ajoutée ? Alors qu’avant, il était impensable de se passer du travail éditorial, aujourd’hui, la question se pose. Devant les prix de livres numériques prohibitifs proposés par la plupart des éditeurs classiques, un certain type de lectorat, habitué à la gratuité d’Internet, semble vouloir du moins cher…et prêt à accepter pour cela les scories laissées par un manque de relecture professionnelle.

Ensuite, la deuxième leçon que nous apprend ce phénomène est que de plus en plus, la création devient un phénomène collectif. Et on ne parle pas d’œuvres écrites à plusieurs mains. Bien-sûr, cela a toujours été : l’édition était une manière d’introduire plusieurs mains dans le retravail d’une œuvre. Mais ici, ce sont des communautés d’égaux s’organisent pour rendre une œuvre acceptable, publiable, selon une logique du donnant-donnant. Pourra-t-on voir apparaître des écritures d’ouvrages à plusieurs, sur un modèle de co-création et de crowdsourcing ? Ces nouvelles créations pourront-elles admettre, au milieu d’écrivains, la participation des amateurs, des lecteurs éclairés, bref, de tous ceux qui voudront s’investir dans la production collaborative d’une œuvre ? Si la proposition pouvait paraître absurde il y a encore peu de temps, aujourd’hui, nous devons nous interroger sur les nouveaux modes de créations qui vont éclore, ainsi que sur la réorganisation des circuits de distribution que cela va entraîner : quel avenir pour les intermédiaires ?

L’époque romantique inventait au XVIII e siècle la figure du créateur « génie incompris ». Le XIX e siècle professionnalisait le statut de l’auteur. Aujourd’hui, l’écrivain ne bénéficie plus de l’aura et de l’autorité qui étaient siennes. Son activité se démocratise. Et en même temps, les modèles économiques se transforment, et le recul indéfini des durées de droits d’auteur laisse penser que le système arrive à bout de souffle.

Est ce « la mort de l’auteur », au sens où Foucault l’avait annoncé ? Ou plutôt, une transformation épistémique de son statut est-elle en train de s’annoncer ?

 

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