Petits matins pour la version numérique de France-Soir : pourquoi la presse en ligne française est-elle à la traîne ?  

Quotidien généraliste français créé en 1944 et très populaire dans la France d’après-guerre, France-Soir a connu, depuis le milieu des années soixante-dix et la mort de son fondateur Pierre Lazareff en 1972, une longue descente aux enfers – tant en terme de qualité éditoriale que de lectorat – avant de cesser de paraître définitivement sous le format papier en décembre 2011. Le site internet Francesoir.fr survit sept mois au journal papier avant d’être mis lui aussi en liquidation judiciaire à l’été 2012, la version 100% web n’ayant pas rencontré le succès escompté.

Fin 2012 : un nouveau souffle pour France-Soir ? 

Racheté en octobre 2012 pour la somme de 510 000 euros par une jeune société de paiement Cards OffFrance Soir reparaît à la fin du mois de mars 2013 sous la forme d’un magazine payant sur tablettes numériques. Baptisé l’e-mag de France Soir, ce magazine d’un nouveau genre est disponible tous les vendredis à 18 heures au prix de 1,89 euro. Constituée d’une demi-douzaine de personnes, l’équipe est pilotée par Dominique de Montvalon qui n’est autre que l’ex- rédacteur en chef du service politique du feu quotidien papier France-Soir. L’e-magazine d’une soixantaine de pages propose chaque semaine un entretien fleuve avec une personnalité issue du monde de la politique ou du spectacle. Mais la belle aventure sur tablettes aurait-elle tourné court ? En effet, en date du 20 décembre 2014, nous sommes dans l’incapacité de trouver trace d’un numéro de l’e-mag de France Soir postérieur au 10 octobre 2014.

Comment est-on arrivé à une telle situation ? Et que nous dit le naufrage de France-Soir sur l’état de la presse en France ?

Vendre de l’information et des chaussures

Le projet  de l’E-mag de France Soir a nécessité 1,5 million d’euros d’investissement. Pour rentabiliser une telle somme, le patron de Cards Off, Philippe Mendil, imagine un modèle économique inédit dans le secteur de la presse : l’essentiel des revenus du titre ne doit provenir ni des ventes, ni de la publicité, mais de la vente de produits. L’E-mag de France Soir doit ainsi s’appuyer sur une équipe dédiée chargée de construire une place de marché, à partir du contenu des articles publiés, « en toute indépendance », tient à préciser le patron comme pour rassurer ceux qui émettraient des doutes face à ce qui pourrait ressembler au mariage de la carpe et du lapin. Philippe Mendil raconte la suite à un journaliste des Échos : « Si on publie un papier sur Victoria Beckham, on pourra mettre autour de l’article des tas de produits identifiables sur le Web, en regard de ce qui est écrit dans l’article. Là, des chaussures, par exemple. Et en un seul clic, le consommateur pourra les acheter ». Détail important, à la différence des autres sites pratiquant des méthodes semblables, le lecteur (et consommateur) ne sera pas renvoyé sur un site marchand. L’article des Échos précise ainsi que le lecteur-consommateur « remplit un panier France Soir et paie le journal, qui reverse ensuite le montant au site marchand concerné, conservant une commission qui varie de 3 % à 15 %. » Le patron de Cards Off, qui a breveté un procédé de sécurisation des transactions en ligne opérant depuis la prise de commande jusqu’à la livraison, revient donc à ses premières amours et mêle la presse à son propre business originel, le paiement en ligne. L’E-mag de France Soir ne serait-il qu’une vitrine servant de réservoir à de potentiels nouveaux clients pour Cards Off ? Les revenus générés par cette place de marché virtuelle pouvant ensuite, ajoute Philippe Mindel, être réinjectés dans l’activité éditoriale. Un cercle vertueux en somme : un article de journal conduit le lecteur à acheter, par exemple, une nouvelle paire de chaussures via l’E-mag tandis que cet achat est créateur de revenus qui servent à améliorer le contenu éditorial du journal qui, de fait, draine de nouveaux lecteurs-consommateurs, etc. Une vision de la viabilité économique de la presse trop simple diront certains… Toujours est-il que la fin du conte n’est pas aussi heureuse qu’espérée (l’E-mag visait la rentabilité dès 2015), puisqu’à l’heure où nous écrivons ces lignes le nouveau numéro de l’E-mag s’avère introuvable.

Sans doute déçue par l’indifférence (polie) des autres médias mais aussi du grand public pour l’E-mag, la société Cards Off a accéléré le lancement, en novembre 2014, du site internet (Francesoir.fr). Ce site d’informations ressemble à n’importe quel autre site d’informations. Les principales revues de presse radio du matin (Europe 1 avec Natacha Polony et France Inter en tête) ne relaient pas, pour l’instant, les informations parues sur ce site. Il est donc loin le temps où le quotidien se vantait d’être le seul titre de presse à tirer à plus d’un million d’exemplaires. C’était les années cinquante. Autant dire une éternité pour une histoire de la presse qui depuis l’apparition d’internet vit une mutation sans précédent.

Au-delà du cas particulier de France-Soir, la France n’est-elle pas fâchée avec la presse en ligne ?

La difficile percée de la presse en ligne

Les quelques tentatives de presses en ligne se sont avérées très souvent être des échecs. Que l’on pense ainsi au site Rue89 (racheté depuis par L’Obs) qui n’a jamais réussi à trouver une véritable place sur la toile, allant jusqu’à chercher sa légitimité en créant une version papier à l’été 2010 pour jeter l’éponge dix-huit mois plus tard. Seul Médiapart semble avoir trouvé une légitimité, quand bien même cette place demeure précaire de l’aveu même de leurs fondateurs. Une rapide comparaison avec des pays étrangers démontre que la France est largement à la traîne dans ce domaine : les Etats-Unis connaissent une croissance fulgurante de la presse en ligne, idem pour le Royaume-Uni tandis que l’Allemagne privilégie la fusion des rédactions papier et online.

La presse papier va mal. C’est aujourd’hui une évidence. Libération voit ses ventes s’éroder inexorablement tandis que L’Humanité et l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo en appellent régulièrement à la générosité de leurs lecteurs. Quelle est la réaction des pouvoirs publics français face à une presse papier mal en point ? Un fait est certain, les pouvoirs publics n’ont pas pris conscience de la révolution numérique, bouleversant le secteur de l’édition et de la presse.  Ainsi l’Etat aide assez généreusement la presse papier tandis que les pure players du web bénéficient d’aides faméliques comme le montre l’article de Maxime Vaudano sur Le Monde.fr. Pour bon nombre d’observateurs, l’Etat n’agit pas du tout en stratège puisqu’il aide des titres de presse papier « historiques » qui apparaissent condamnés à plus ou moins brève échéance. Plutôt que d’aider au développement de la presse en ligne – porteur d’emplois et donc de croissance économique (Médiapart a ainsi doublé ses effectifs de journalistes en moins de cinq ans) – l’Etat subventionne (à fonds perdus ?) une presse papier dont l’avenir apparaît sombre. Laurent Mauduit, créateur de Médiapart déplore régulièrement cette frilosité des pouvoirs publics français.

Si cette frilosité française est avérée, le « cas » France-Soir demande de nuancer un tel constat. En effet, c’est davantage l’hésitation  des dirigeants de l’E-mag France-Soir qui est en question ici. Qu’aurait changé des subsides supplémentaires de l’Etat pour ce pure player alors même que les  propriétaires de l’E-mag France-Soir ont longtemps hésité entre tabloïd à l’anglo-saxonne et journal de référence, sabrant ainsi tout espoir de renaissance du titre ?

Pour aller plus loin :

– l’ouvrage de Jean-Marie Charon et Patrick Le Floch, La presse en ligne (Editions La Découverte, 2011) dresse un état des lieux fort intéressant de la presse en ligne aujourd’hui. Ouvrage concis et pédagogique.

– un article de Mediapart (en libre accès) dénonçant le taux de TVA appliqué à la presse en ligne (19,6% contre 2,1% pour la presse traditionnelle).

– Dossier de la revue Réseaux rédigé par Eric Dagiral et Sylvain Parasie autour des enjeux relatifs à la presse en ligne. Pour ceux qui veulent approfondir leurs connaissances de la presse en ligne.

Par Alexandre Massipe

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