La fanfiction à l’heure du numérique

clavier, écran et livre

Image de Camille MARCO – CC BY NC

La fanfiction est ce à quoi ressemblerait la littérature si elle était réinventées après l’explosion d’une bombe nucléaire par un groupe de brillants junkies de pop culture enfermés dans un bunker. (traduction personnelle)

Lev Grossman, TIME, 7 juillet 2011

Le terme de fanfiction désigne les histoires écrites à partir d’une œuvre – qu’il s’agisse d’un livre, d’un film ou d’un jeu video, par exemple – par des amateurs. Ce loisir constitue l’un des aspects des pratiques de fan.

Ce phénomène peut se décomposer en trois aspects : l’aspect littéraire, qui ressemble aux pratiques de réécritures des mythes ; l’aspect communautaire car il s’agit d’une écriture qui prend son sens dans les échanges entre les fans ; et l’aspect éditorial que nous allons étudier aujourd’hui dans son articulation avec la chaîne du livre classique.

La fanfiction avant le numérique : un loisir marginal toléré ?

À l’origine, le terme de fanfiction sert à désigner les histoires publiées dans les fanzines par des amateurs de science-fiction. C’est avec la série télévisée Star Trek que l’on voit apparaître une communauté de fans assez large pour permettre la visibilité du phénomène. On tend à dater de cette période l’acception moderne du terme, en s’appuyant sur le fait que l’essentiel des interactions des fans ne se font plus en direction de l’auteur via des lettres, mais entre amateurs.

À cette époque, la fanfiction était tolérée, quand bien même se situait-elle dans un flou légal entre le copyright américain et le fair use, puisqu’elle ne générait pas de profits. Les modalités d’édition des fanzines et le fait que ces derniers aient une diffusion très réduite et que l’effort demandé pour les éditer soit important ne les mettait pas en concurrence avec l’édition de romans dérivés. Ces derniers suivent la voie légale et sont autorisés par les détenteurs des droits. Ainsi, l’essentiel des débats ne mettaient en scène que les auteurs et les fans. En effet, certains se sont opposés à toute écriture de fanfiction, d’autres les refusaient sur leurs univers et d’autres les soutenaient totalement.

L’exemple le plus marquant des problématiques posées par la fanfiction avant Internet se fait autour de la personne de Marion Zimmer Bradley. Cette auteure interagissait régulièrement avec ses fans et s’occupait même de l’édition d’un fanzine sur sa série Ténébreuse et participait à l’édition d’anthologies concernant sa série. Pourtant, en 1992, cette dernière interdit la publication de fanfictions suite à une querelle avec Jean Lamb qui l’a accusée de plagier l’une de ses fanfictions dans la suite de la saga Ténébreuse, suite qui ne sera pas publiée.

Cette affaire a marqué les esprits d’une partie des auteurs américains et leur sert depuis d’argument pour prendre position contre la fanfiction. Pour autant, la fanfiction n’a aucun impact sur le monde de l’édition.

L’arrivée du numérique : un processus viral

En effet, avec l’arrivée d’Internet et surtout son entrée dans la vie quotidienne, les problématiques de diffusion de la fanfiction – et plus largement, de tous les objets dérivés créés par les fan – changent radicalement. En effet, Internet permet deux choses : la création d’espaces d’échange accessibles en continu pour tous les fans, la réduction sensible des coûts d’édition et la diffusion mondiale de ces textes. De plus, la création d’archives et de sites personnels permet de ne plus passer par des comités d’édition, tout en ayant un lectorat déjà trouvé – ce qui est bien moins présent lorsqu’on auto-publie un roman normal. Ce sont ces aspects qui touchent les éditeurs et les distributeurs alors que les débats précédents touchaient surtout les auteurs et les questions de droit moral.

De fait, cette fois, ce sont des distributeurs et les éditeurs qui vont tenter de garder le contrôle sur les sites de fan. À partir de 1995, les grands producteurs de séries vont ainsi contacter les sites non-officiels pour leur demander de retirer les images et transcriptions de leurs séries et pour rediriger les internautes vers les sources officielles¹. Généralement, ces actions ne concernent la fanfiction que de manière marginale : il s’agit surtout de demander le retrait d’extraits et d’images – dans le cas de séries et de films. Cependant, ces lettres et la menace de recours en justice amènent à une forte mobilisation des fans en signe de protestation et la prise de conscience de la fragilité de leurs œuvres. Cependant, rares sont les actions qui ont entraîné la fermeture de sites.

Pourtant, ces débats affectent beaucoup les pratiques des auteurs de fanfiction : pendant longtemps, l’habitude de commencer une histoire – voire tout les chapitres – par un disclaimer, reste une pratique très courante. Son objet est de lister les détenteurs des droits et de préciser que la fanfiction n’est pas un objet de profit. Plus largement, c’est à ce moment que se construit un argumentaire pour défendre la fanfiction et poser cette pratique comme une activité communautaire et gratuite. Elle permet ainsi de maintenir la vie de l’univers dont elle dépend, et ainsi préserver l’impact économique de celui-ci sur le long terme. C’est aussi le moment où aux Etats-Unis, les fanfictions et les communautés de fans vont s’instituer comme un objet d’étude (fan studies), ce qui initie leur reconnaissance universitaire².

Avec les années 2000, arrive une multitude de sites qui s’adaptent très bien aux pratiques des fans, avec le lancement du site fanfiction.net en 1998 et de livejournal en 1999. Le site fanfiction.net est la première archive générale multilingue de fanfictions qui propose un formatage extrêmement simple des écrits. Le site de Livejournal s’appuie sur des pratiques de fan beaucoup plus larges et surtout sur une articulation entre un site personnel et des communautés spécifiques. Ces sites permettent de généraliser l’ensemble des pratiques communautaires de la fanfiction, avec l’importance des peer-reviews et les autres phénomènes de recommandation qui apportent une reconnaissance sociale aux auteurs. Le passage sur Internet conduit ainsi vers une différenciation très nette entre ce qui fait partie des pratiques de fan et les pratiques officielles. Ainsi, les fanfictions sont auto-publiées par des gens n’ayant que peu de compétence ou d’intérêt pour la relecture et le formatage pour optimiser la lisibilité des écrits. De là leur réputation d’être moins bien écrites, parce qu’elles ne bénéficient pas de cette plus-value éditoriale.

Comme les détenteurs des droits ont accepté de ne pas pouvoir contrôler les pratiques de fan, ces sites existent en marge de la production éditoriale classique. Le lien est à sens unique, les détenteurs des droits pouvant imposer en partie leurs demandes tandis que les amateurs n’ont que très peu de force de proposition. Par exemple, le site de fanfiction.net publie la liste des auteurs refusant que l’on publie sur leurs univers, et il est impossible de créer des catégories pour y poster des écrits sur ceux-ci.

De fait, l’édition papier par un éditeur reste toujours la source de légitimité des auteurs. Par exemple, l’auteure Cassandra Clare a supprimé ses fanfictions sur Harry Potter, mêmes écrites sous un pseudonyme, une fois que ses romans ont commencé à être publiés.

Ainsi, la fanfiction garde un statut illégitime, tant du point de vue légal que du point de vue littéraire. Dans les faits, cela se traduit par une très grande fragilité lors d’actions légales, ce qui a été mis en lumière en 2002 pour fanfiction.net et 2007 sur livejournal. Dans les deux cas, les sites ont été contactés par des associations de protection de mineurs américaines leur demandant le retrait de toute fanfiction à caractère très violent et/ou pornographique. Sur fanfiction.net, il s’agissait de classifier à la manière du CSA par tranche d’âge (K pour le tout-public, T pour adolescent, M pour un public averti, et MA, pour les histoires interdites aux moins de 18 ans). Sur livejournal, les publications étaient classées par mots clefs qui précisaient le contenu et pouvaient servir de mise en garde. Les modérateurs ont alors choisi de supprimer sans préavis toute publication qui répondait à ces critères – ce qui a été extrêmement problématique pour live journal, puisque certains mots clefs comme « viol » ou « homosexualité » étaient utilisés par des communautés de soutien aux victimes. De même, en 2005, les écrits comportant des paroles de chansons qui ne sont pas dans le domaine public ont été interdits, preuve que si la pratique est tolérée, elle reste surveillée. Ainsi, des histoires qui utilisaient seulement des titres de chansons ont pu être supprimées. Bien entendu, les modérateurs ont toujours remis en ligne les contenus qui n’auraient pas dû disparaître, lorsqu’on leur en a fait la demande, mais une partie des fans a tiré de ces événements la conclusion que ses productions étaient fragiles et qu’elle n’avait pas une légitimité suffisante pour s’y opposer.

Face à cet état des choses, diverses voix se sont élevé pour légitimer les pratiques des fans. C’est ce qui va motiver la formation de l’association Organization for transformative work, qui va proposer la même année une nouvelle plate forme, Archive of our own. Entièrement financée de manière participative, cette plateforme s’appuie sur des personnes très formées en droit, dans le but de proposer une archive stable, pérenne et multimodale des productions de fan. Elle milite par ailleurs pour faire connaître et reconnaître ces créations.

Une réaspiration par les éditeurs ?

Le travail de légitimation orchestré par l’Organization for Transformative Work et d’autres associations est en train de porter ses fruits, dans le sens où la pratique de la fanfiction commence à se mêler au circuit du livre.

Il a toujours existé des pratiques similaires à la fanfiction dans l’univers éditorial, comme les novellisations sur l’univers étendu de Star Wars³ – qui ne sont que des travaux de commande et ne reposent pas sur des travaux de fan. Des objets similaires peuvent aussi être publiés lorsque l’univers d’origine est libre de droit et est encore connu. Ainsi, l’univers de Jane Austen est devenu le théâtre d’une intrigue policière sous la plume de Jasper Fforde et une parodie surfant sur la vague du surnaturel dans Orgueil et Préjugés et Zombies, par exemple. Enfin, les éditeurs encouragent les suites d’ouvrages dont ils possèdent les droits. Toutes ces pratiques ne se désignent pas comme des fanfictions et il y a peu de porosité entre celles-ci et les pratiques amateurs.

Cependant, on peut se demander si cette situation est en train de se modifier. En effet, l’histoire qui entoure la publication de Cinquante nuances de Grey renouvelle l’approche de la fanfiction par l’édition classique. À l’origine, il s’agit d’une fanfiction nommé Master of my universe sur l’univers de la saga Twilight de Stephenie Meyers. Elle a été supprimée de fanfiction.net en 2002 lorsque les écrits à caractère explicitement pornographique ou violent sont retirés du site. L’histoire se situait dans un univers alternatif, c’est-à-dire une histoire qui reprend les personnages et les met en scène dans un contexte différent. Ici, par exemple, les vampires n’existent pas et leur position de surhomme se retrouve dans leur situation sociale et financière.

Cette histoire ayant eu un certain succès en tant que fanfiction (nombre de pages vues, nombre de commentaires), l’auteure a choisi d’en faire un roman classique en changeant le nom des personnages. Cette démarche était d’autant plus simple qu’il s’agissait d’un univers très distinct de l’original. Le livre a d’abord été publié sous forme numérique dans une petite maison d’édition australienne et y a connu un certain succès. Il a ensuite été mentionné dans un article américain qui s’indignait du caractère sulfureux de certains livres lus par des ménagères avec enfants. Après cet article, la maison Arrow a choisi de racheter les droits du livre avec l’idée d’en faire un best-seller de scandale, comme l’indique le battage médiatique et l’absence de relecture orthotypographique du manuscrit avant sa publication en papier.

Ce n’est pas tant l’histoire de Cinquantes nuances qui est intéressante, mais son passage d’un état à un autre qui se fait sans négation de son état précédent – une grande partie des articles au sujet de la trilogie mentionnait qu’il s’agissait d’une fanfiction. Il ne s’agit plus d’un fait que l’on tente de cacher, comme l’a fait Cassandra Clare avant elle. De plus, d’autres éditeurs ont tenté d’imiter le geste avec un succès bien moindre, avec la parution de Beautiful Bastard par exemple.

En 2012, de manière presque concomitante – quoiqu’on ne puisse pas en tirer un lien direct de cause à effet – Amazon a lancé un site dédié à la vente de fanfiction, Kindle world. Amazon s’occupe d’acheter les droits avec un système de règlement qui permet aux ayant-droit de garder un certain contrôle sur ce qui est publié – en interdisant par exemple que les histoires se concentrent sur le personnage principal – et les auteurs sont libres d’envoyer leurs histoires qui seront mises à disposition tant qu’elles respectent les condition de publication.

Quelles sont les raisons devant cet effort d’Amazon ? On peut en proposer plusieurs : la mention de la liseuse d’Amazon dans le nom du site indique assez clairement qu’il s’agit d’une tentative de valoriser ce produit en proposant un contenu exclusif. De plus, l’édition de Cinquante nuances de Grey a fait de la fanfiction un objet économiquement viable – alors qu’elle se définissait auparavant en grande partie par sa gratuité. Amazon a donc investi le terrain.

Cependant, ces deux exemples, s’ils montrent que la fanfiction peut être un objet éditorial classique, ne s’attaquent pas de front aux problématiques qui font que la fanfiction – et toutes les autres productions de fan – sont des objets à part dans le marché culturel, notamment au niveau des questions de la propriété intellectuelle et de la notion d’auteur et des pratiques rédactionnelles communautaires.

 

¹ Voir à ce sujet la thèse en anglais de Susan Clerc, Who owns our culture ? – The battle over the internet, soutenue en Août 2002 pour Graduate College of Bowling Green.

² Ces études s’exportent rarement en France, on peut cependant mentionner La culture de la convergence, du média au transmédia d’Henry Jenkins.

³ Voir à ce sujet l’article de Vert sur les liens entre l’univers étendu et les fans.

 Camille MARCO

Pour aller plus loin en français :

Le webdocumentaire Citizen Fan, en Français, sur toutes les pratiques de fan

Le site étude fanfiction rassemble les études et des traductions en français des traductions à propos de la fanfiction.

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