Le New York Times réussit-il sa transition vers le numérique ?

 

Par Paul FAURE, étudiant en M1 « Politique des bibliothèques et de la documentation » à l’Enssib

 

Pour la première fois, au début de l’année 2014, le nombre d’abonnés en ligne au New York Times a dépassé celui des abonnés à la version papier : depuis 2012, le célèbre quotidien américain « tire [également] plus de revenus de ses lecteurs que de la publicité. »[1].

A l’heure où la presse quotidienne du monde entier semble se diriger inexorablement vers un contenu tout numérique, faut-il en conclure que l’institution états-unienne est en passe de réussir sa transition vers le numérique et donc que sa pérennité est assurée ?

Il apparaît nécessaire de nuancer sa réponse. En effet, si son modèle économique actuel semble viable dans un avenir proche, des facteurs émergents – internes comme externes – pourraient le rendre inadapté à long terme.

 

« Fin 2013, 56 % du chiffre d’affaires provenaient des lecteurs »[2] : si le journal papier continue à voir son nombre de lecteurs diminuer – il a perdu 100 000 acheteurs entre 2009 et 2012 -, son nombre d’abonnés numérique ne cesse de croître. Ainsi, celui-ci a cru de près de 4,01% entre fin 2013 et juillet 2014, passant de 799 000 à 831 000, et au début du mois d’octobre 2014, il était égal à 871 000.

Dans une période où l’avenir de la presse quotidienne semble résider en sa consultation numérique, cette augmentation est extrêmement encourageante pour le New York Times : « 90% des lecteurs papier ont [même] choisi l’option digitale. »[3]. Cet accroissement du nombre d’abonnés numériques participe à la fois à la croissance d’environ 1% du chiffre d’affaires (CA) du groupe New York Times et à une diminution de presque de moitié de son déficit trimestriel (24,2 millions de dollars entre juin et septembre 2013 inclus, plus que 12,5 millions entre juin et septembre 2014).

 

Cependant, le New York Times est tout de même confronté à plusieurs problèmes.

Outre le fait que le groupe soit déficitaire depuis 2009, celui-ci n’exclut pas de devoir procéder à des licenciements si le plan de départs volontaires qu’il vient de proposer – supprimer 100 postes, soit 7,5% de ses effectifs totaux – s’avérait insuffisant : « ‘[l]es pertes d’emplois sont nécessaires pour contrôler nos coûts et nous permettre de continuer à investir dans l’avenir numérique du New York Times’, expliquent le propriétaire [du New York Times] Arthur Sulzberger et le directeur général Mark Thompson dans une note aux salariés citée par le quotidien new-yorkais. »[4]. Peut-être est-ce le signe que la transition numérique du New York Times n’est pas achevée. Et/ou que les résultats escomptés ne sont pas là : « quand le [Président-directeur général] PDG du groupe, Mark Thomson déclare, en juillet 2014 : ‘[b]ien que nous nous attendions à ce que le portefeuille mette du temps à se constituer, nous voulons accélérer le rythme de croissance des abonnements, et donc, dans les prochains mois, nous allons redéfinir nos offres et la manière de markéter le portefeuille pour y arriver’, les analystes traduisent cette langue de bois managériale par : ‘c’est raté’. La question est désormais de savoir si les abonnements en ligne sont eux aussi en train d’atteindre un plafond. »[5].

Autre problème majeur : « [l]e chiffre d’affaires de la publicité stagne sur le papier mais aussi, et c’est plus grave, sur Internet. Le site du Times a beau être parmi les leaders mondiaux en termes de fréquentation, il souffre de la concurrence des ‘géants’ du Net et des sites commerciaux qui se multiplient. » (ibid.). Ceci ne peut qu’inquiéter lorsque l’on sait que fin 2013, plus de la moitié du CA du groupe New York Times provenait de la publicité (44%).

De plus, au début du mois de mai 2014, Arthur Gregg Sulzberger – fils du PDG du groupe, Mark Thomson – ajoutait que « les concurrents du [New York Times] ‘le devan[çai]ent nettement pour fournir des systèmes efficients aux journalistes numériques, et [que] le fossé s’élargir[ait vite] si [les équipes du quotidien] n’amélior[aient] pas très vite [leur]s performances. D’autant que [l’]avantage journalistique [du titre] se réduit’ face à des pure players qui recrutent de véritables rédactions. ‘[Les équipes du New York Times] n’avan[cent] pas avec un sentiment d’urgence suffisant.’ » (ibid.).

Enfin, la mise en page de la version papier du New York Times et son interface numérique ne semblent pas adaptées aux attentes du lectorat contemporain : trop surchargées, elles ne permettraient pas à leurs lecteurs de pouvoir avoir rapidement un aperçu général des principaux faits d’actualité, et de ce fait, la recherche d’une information particulière ne serait pas aisée.

A ces problèmes actuels viennent s’ajouter plusieurs menaces – tant internes qu’externes au New York Times – qui sont susceptibles de compromettre plus ou moins fortement l’existence du quotidien à long terme.

 

Le siège du New York Times, à New-York

Le siège du New York Times, à New-York

        Gaétan Mathieu, « Le New York Times est-il en péril », Télérama, n°3379, 2014, p. 11.

Ainsi, dans un rapport sur la place occupée par l’innovation dans la stratégie du quotidien[6] est pointée « l’urgence de recruter des journalistes formés aux nouvelles technologies et digital oriented, y compris, et peut-être surtout, au sommet de la hiérarchie [:] [l]e fait que le nouveau patron des rédactions, l’excellent Dean Baquet, n’avait pas de compte Twitter au moment de sa nomination, indique qu’il y a encore un bout de chemin à parcourir. » (ibid.). Si ce constat n’est peut-être pas trop handicapant à court terme, il pourrait constituer un fort handicap dans un temps qui semble être celui du futur, le temps du tout numérique, si ce constat n’était pas pris en compte. Et à plus forte raison puisque le rapport précédemment cité « s’inquiète aussi de l’arrivée de nouveaux entrants [dans le domaine de l’information] (par exemple les groupes Vox MediaFirst Look Media, ou les sites Buzzfeed, [du] Huffington Post…), qui ‘façonnent des rédactions conçues pour le numérique’. […] ‘Les médias numériques deviennent plus nombreux, mieux financés et beaucoup plus innovants’ »[7]. Ces mots laissent entendre que ce n’est pas encore le cas au New York Times. Ces innovations font l’objet d’une attention toute particulière par les rédacteurs du rapport : il vaudrait mieux présenter de petits contenus dans des formats régulièrement renouvelés, plutôt que de proposer seulement que quelques « grosses productions évènementielles », et ce, peu fréquemment.

Il faudrait aussi que la direction du journal accordent une plus grande attention à l’innovation, mais également à la liberté d’entreprendre.

Car ses concurrents – tel le Washington Post – pourraient se montrer beaucoup plus réactifs à ce niveau-là à l’avenir…

 

Le « New York Times est peut-être sur une bonne voie, mais il n’a toujours pas trouvé la formule magique […] [p]ersonne ne peut jurer qu’il a assuré sa survie […]. ».

Ce bilan tout en nuance de Bernard Poulet (op. cit.) résume parfaitement la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le quotidien new-yorkais : des faits certes encourageants pour son avenir proche, mais aussi des motifs d’inquiétude.

Un constat permet d’illustrer cette ambivalence : si au début du mois de novembre 2013, le PDG du groupe New York Times indiquait qu’il n’envisageait pas l’arrêt de l’impression du quotidien, en affirmant que « [l]e numérique se développe mais [qu’] il ne va pas tuer le papier. Il y aura toujours des gens dans le monde qui aimeront lire les journaux dans leur version imprimée. »[8], Ryan Chittum, journaliste à la Columbia Journalism Review estime pour sa part que « ‘les revenus générés par les augmentations de tarif ne compensent pas le déclin de la diffusion, […] et les profits du digital ne sont pas suffisants pour rééquilibrer. »[9].

De là à penser – du fait de l’érosion de son lectorat traditionnel – la version papier du New York Times soit un jour définitivement supprimée ?

Ryan Chittum explique « qu’en devenant tout-digital, le New York Times passerait d’un bénéfice d’exploitation de 156 millions à une perte de 150 millions par an. »[10]…

 

Notes

[1] Alexandre Debouté, « Le New York Times redresse la tête grâce à ses lecteurs », Le Figaro, 7 février 2014, http://www.lefigaro.fr/medias/2014/02/07/20004-20140207ARTFIG00363-le-new-york-times-redresse-la-tete-grace-a-ses-lecteurs.php.

[2] Bernard Poulet, « The New York Times ou quand l’empire contre-attaque », Ina GLOBAL. Un autre regard sur les médias, 24 octobre 2014, http://www.inaglobal.fr/presse/article/new-york-times-ou-quand-lempire-contre-attaque-7921.

[3] Ibid..

[4] « Le New York Times supprime 100 postes », Le Figaro, 1e octobre 2014, http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/10/01/97002-20141001FILWWW00308-le-new-york-times-supprime-100-postes.php.

[5] Bernard Poulet, op. cit..

[6] Innovation, 24 mai 2014, rédigé par un groupe de huit personnes au fait des questions numériques, dont le fils du propriétaire du quotidien. Consultable sur http://medias.blog.lemonde.fr/2014/05/16/new-york-times-les-8-lecons-du-memo-severe-sur-le-numerique/.

[7] Alexandre Picquard, « New York Times : les 7 leçons du mémo sévère sur le numérique », Le Monde, 16 mai 2014, http://medias.blog.lemonde.fr/2014/05/16/new-york-times-les-8-lecons-du-memo-severe-sur-le-numerique/.

[8] Dans un entretien au quotidien Les Echos. A retrouver sur http://www.lesechos.fr/11/11/2013/lesechos.fr/0203116155303_mark-thompson—–au-new-york-times–on-ne-voit-pas-le-net-tuer-le-papier–.htm. 

[9] Repris par Bernard Poulet, op. cit..

[10] Ibid..

 

Bibliographie et sitographie

MATHIEU Gaétan, « Le New York Times est-il en péril », Télérama, n°3379, 2014, 194 p., p. 11.

 

(Pour une biographie de Ryan Chittum) CHITTUM Ryan, « The news business should refuse Facebook’s deal », Columbia Journalism Review, 29 octobre 2014. Consulté sur    http://www.cjr.org/the_audit/the_news_business_should_refus.php le mardi 25 novembre 2014 à 11H58.

DEBOUTÉ Alexandre, « Le New York Times redresse la tête grâce à ses lecteurs », Le Figaro, 7 février 2014. Consulté sur http://www.lefigaro.fr/medias/2014/02/07/20004-20140207ARTFIG00363-le-new-york-times-redresse-la-tete-grace-a-ses-lecteurs.php le dimanche 9 novembre 2014 à 20H52.

DELCAMBRE Alexis, « Le New York Times va supprimer une centaine de postes de journalistes », Le Monde, 1e octobre 2014. Consulté sur http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2014/10/01/le-new-york-times-va-supprimer-une-centaine-de-postes-de-journalistes_4498720_3236.html?xtmc=new_york_times&xtcr=62 le dimanche 9 novembre 2014 à 20H43.

INGRAM Mathew, « The New York Times innovation report is great, but it left out one very important thing », 21 juin 2014. Consulté sur https://gigaom.com/2014/06/21/the-new-york-times-innovation-report-is-great-but-it-left-out-one-very-important-thing/ le dimanche 9 novembre 2014 à 20H47.

MANIVELE Vincent, « Le New York Times a un autre problème », Ina GLOBAL. Un autre regard sur les médias, 23 juin 2014. Consulté sur http://www.inaglobal.fr/presse/lu-sur-le-web/le-new-york-times-un-autre-probleme le dimanche 9 novembre 2014 à 20H44.

PIA Roussel, « Le New York Times repense sa stratégie numérique et supprime 100 emplois », Ina GLOBAL. Un autre regard sur les médias, 2 octobre 2014. Consulté sur http://www.inaglobal.fr/presse/lu-sur-le-web/le-new-york-times-repense-sa-strategie-numerique-et-supprime-100-emplois? le dimanche 9 novembre 2014 à 20H40.

PICQUARD Alexandre, « New York Times : les 7 leçons du mémo sévère sur le numérique », Le Monde, 16 mai 2014. Consulté sur http://medias.blog.lemonde.fr/2014/05/16/new-york-times-les-8-lecons-du-memo-severe-sur-le-numerique/ le dimanche 9 novembre 2014 à 20H54.

POULET Bernard, « The New York Times ou quand l’empire contre-attaque », Ina GLOBAL. Un autre regard sur les médias, 24 octobre 2014. Consulté sur http://www.inaglobal.fr/presse/article/new-york-times-ou-quand-lempire-contre-attaque-7921 le dimanche 9 novembre 2014 à 20H35.

« Etats-Unis : Le New York Times se refait une santé grâce au numérique », L’Express, 31 octobre 2014. Consulté sur http://www.lexpress.fr/actualite/medias/etats-unis-le-new-york-times-se-refait-une-sante-grace-au-numerique_1617381.html le dimanche 9 novembre 2014 à 20H37.

« Le New York Times se refait une santé », Le Figaro, 30 octobre 2014. Consulté sur http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/10/30/97002-20141030FILWWW00430-le-new-york-times-se-refait-une-sante.php le dimanche 9 novembre 2014 à 20H38.

« Le New York Times supprime 100 postes », Le Figaro, 1e octobre 2014. Consulté sur http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/10/01/97002-20141001FILWWW00308-le-new-york-times-supprime-100-postes.php le dimanche 9 novembre 2014 à 20H42.

« Le Washington Post va bien et recrute », Le Figaro, 6 octobre 2014. Consulté sur http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/10/06/97002-20141006FILWWW00038-le-washington-post-va-bien-et-recrute.php le dimanche 9 novembre 2014 à 20H57.

« Mark Thompson : ‘Au New York Times, on ne voit pas le Net tuer le papier’ », Les Echos, 11 novembre 2013. Consulté sur http://www.lesechos.fr/11/11/2013/lesechos.fr/0203116155303_mark-thompson—–au-new-york-times–on-ne-voit-pas-le-net-tuer-le-papier–.htm le dimanche 9 novembre 2014 à 21H05.

« Presse américaine : baisse globale des tirages, plus de lecteurs en ligne », Le Monde, 30 octobre 2012. Consulté sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/10/30/presse-americaine-baisse-globale-des-tirages-plus-de-lecteurs-en-ligne_1783339_3234.html le dimanche 9 novembre 2014 à 21H00.

 

→ Il est possible de compléter la lecture de ce billet par la lecture des propos du PDG du New York Times, Mark Thompson tenus en avril 2017 dans un entretien accordé au quotidien Le Monde qui est à lire dans le supplément « Éco&Entreprise » du journal daté mardi 11 avril 2017.

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