Quel devenir pour le prêt numérique en bibliothèque

Le livre numérique, depuis sa création, suscite beaucoup de polémiques car il bouleverse le fragile équilibre de la chaîne du livre. En effet, le numérique permet de se passer de n’importe quel acteur de cette chaîne, chacun s’efforçant donc de conserver ses intérêts. Les différentes discussions aujourd’hui cherchent à établir une nouvelle stabilité. Dans cet article nous nous concentrerons sur l’offre du livre numérique dans les bibliothèques municipales en France mais également en Amérique du Nord.

Où en est l’offre des bibliothèques aujourd’hui ?

Répartition géographique et collections

                Il y a une flagrante différence d’utilisation en Amérique du Nord et en France. Les bibliothèques, aux Etats-Unis, sont 95% à proposer des ebooks aux Etats-Unis, 90% au Québec tandis que la France est encore loin de les égaler. En 2013, on estimait que seulement 1% des bibliothèques publiques proposent un fonds de livre numérique. Ces chiffres peuvent paraitre alarmants, mais il faut prendre un peu de recul vis-à-vis d’eux. En effet, la volonté d’offrir ce service est récente en France et la maturité du marché n’est pas la même (le livre numérique ne représente que 4,1% du chiffre d’affaire des éditeurs).

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Source : Flickr. CC BY goXunuReviews

                Il est intéressant de parler du contenu : que proposent les bibliothèques à leurs usagers aujourd’hui ? Le marché de niche, qu’est le livre numérique en France, laisse à penser que l’offre est pour le moment embryonnaire. On peut proposer des contenus sous droits ou libres de droit (avec Atramentra, Gallica ou encore Littérature audio.com). Dans les deux cas, on remarque que l’offre est hétérogène, de par la variété des opérateurs (auteurs, éditeurs, plateforme de distribution,…). Par contre, il faut savoir que pour le contenu sous droits, les bibliothèques françaises n’ont pour le moment accès qu’à 14% de l’offre commerciale disponible pour le grand public, ce qui est peu. Elle pourrait s’élargir dans le futur car l’offre est toujours en construction. De même, peu de titres récents ou de best-seller sont proposés, bien que cela soit en évolution. En effet, on est passé de 52% d’éditeurs versant des nouveautés à 71%. Pour les Etats-Unis, nous avons vu que le marché était plus développé, et la pratique du livre numérique en bibliothèque y est plus répandue. L’offre proposée est donc conséquente, bien que portant principalement sur la fiction (74% contre 26% pour la non-fiction). En 2014 au Québec, on constate que depuis le lancement du service Pretnumerique.ca, 600 000 emprunts ont été effectués dont 60 à 70% de romans.

Les types d’offres

                Il existe trois types d’offres que les bibliothèques peuvent proposer à leurs usagers : le prêt de livre numérique via un bouquet, celui via les acquisitions et enfin le prêt de liseuses déjà chargées en contenu. Dans le premier cas, la bibliothèque paie un abonnement pour avoir accès au catalogue d’une plateforme (Numilog, CyberLibris, Iznéo pour la bande-dessinée ou encore Pulie.net) et le mettre à disposition gratuitement à ses usagers. Les ebooks sont empruntables pour une durée déterminée par la plateforme. En fonction des fournisseurs, les modalités varient. On peut avoir du streaming (en durée limitée), différents formats disponibles, du téléchargement avec chrono-dégradation, etc. Le contenu varie également, même s’il reste assez restreint. Ce type d’offre a été testé par les BDP et est prédominante  aux Etats-Unis avec OverDrive.

                Dans le cas des prêts de liseuses ayant un contenu, il y a deux options. La bibliothèque achète les liseuses préchargées. Ces ebooks peuvent être copié dans d’autres liseuses selon un nombre donné. L’inconvénient de cette solution c’est qu’elle prive les bibliothèques de leur rôle de prescription, n’ayant plus de sélection à faire. Si l’application de la deuxième solution, à savoir charger elle-même les liseuses, la débarrasse de ce désagrément, elle est chronophage car demande beaucoup de manipulations. L’avantage de ce système est que la bibliothèque peut passer par différentes sources : catalogues de librairies, sites de téléchargement (pour les œuvres libres de droit).

                Le troisième cas sera développé ci-dessous, car c’est celui qui est privilégié au Québec et avec le prêt numérique en bibliothèque (PNB).

Comment fonctionne le PNB ?

                Ce troisième type d’offre a deux objectifs : fournir une offre de livre numérique en bibliothèques mais aussi maintenir la position des autres acteurs de la chaîne du livre, notamment les librairies (exclues aux Etats-Unis). Les différents acteurs passent par un Hub, dont s’occupe Dilicom en France. Ce dernier est un intermédiaire qui permet l’articulation des divers acteurs de la chaîne du livre : éditeurs (fournissant le catalogue de livre), libraires (proposant les offres des distributeurs aux collectivités), les bibliothèques (les mettant à disposition) et enfin les usagers (pouvant télécharger ou lire en streaming). Il existe une légère entre la France et le Québec : une logique d’exemplaire. Comme en papier, lorsqu’un ebook est « emprunté » il devient indisponible pour le reste des usagers. En France, le prêt simultané lui a été préféré. Chaque collectivité est libre d’établir ses partenariats. Montpellier a choisi ePagine, Archimed et la librairie Sautemps tandis que Grenoble leur a préféré la librairie Le Square et BiBook mis en œuvre par De Marque-Feedbooks.

                En France, ce service repose sur un texte signé en 2014 : Recommandations pour une diffusion du livre numérique par les bibliothèques publiques. Ce texte a pour but d’encadrer au mieux le développement de l’offre de livre numérique en bibliothèque, en tenant compte des intérêts de chacun (par exemple l’accès à l’ensemble de la production éditoriale numérique pour les bibliothèques, offre d’une rémunération équitable pour les auteurs).

                Ce système a d’abord été déployé dans les médiathèques de Grenoble, Aulnay-sous-bois, Montpellier et Levallois avant d’être étendu notamment au réseau parisien. Il a été convenu tant par l’IGB que par CAREL qu’il faudrait attendre deux ans avant de faire une évaluation efficace du PNB (afin d’avoir le recul nécessaire). En attendant, les bibliothèques qui se sont lancées dans l’aventure mettent en avant les points positifs qu’elles ont retenus de l’expérience et répondent aux critiques. L’un des avantages est de permettre aux bibliothèques de mettre un pied dans le numérique, qu’on considère comme l’avenir. Tenter de le faire dès à présent, même avec des systèmes imparfaits, lorsque le marché est encore embryonnaire permettra de ne pas se faire devancer par de futurs offres commerciales (comme un abonnement à la Netflix). Rien n’empêchera de faire évoluer le système ou s’en servir de base pour d’autres développements. En outre, cela permet de garder une forme de légitimité auprès des tutelles et des élus, en plus de donner une image moderne de la bibliothèque aux usagers.

Un système vivement critiqué

              Malgré les avantages que nous venons d’énoncer, après un an de fonctionnement, PNB ne fait toujours pas l’unanimité au sein de la profession et est vivement critiqué que ce soit par l’ABF, S.I.Lex ou encore SavoirCom1. Nous allons aborder point par point les critiques émises et les réponses données par les bibliothèques expérimentatrice de PNB.

                L’une des premières critiques émises est celle du prix, crucial dans cette période de récession. On estime que le prix des livres numériques serait 15% plus cher que les livres papiers. D’autre part, la bibliothèque paye une licence d’utilisation, elle ne possède pas l’ouvrage. Ainsi quand la durée de la licence ou le nombre de prêt maximal est atteint, il faut racheter une licence. A cela, il faut encore rajouter le prix du développement d’une interface de gestion des emprunts. Deux constats découlent de cet état de fait. Tout d’abord, le prix que demanderait la mise en place du PNB et l’alimentation de l’offre risquerait d’augmenter la fracture numérique, les petites et moyennes bibliothèques ne pouvant se permettre ces coûts. Or se sont déjà 90% des villes de moins de 20 000 habitants qui ne proposent pas de livre numérique. Ensuite, les modalités des licences étant définies par chaque éditeur, les bibliothèques sont obligées de jongler entre les conditions d’utilisations et les différences d’accès auprès des usagers.

                Les bibliothèques expérimentatrices y répondent en prenant l’exemple du Québec : le système y fonctionne depuis 4 ans. Si le modèle économique n’était pas viable, ce ne serait pas possible.

De plus, elles assurent « que les budgets sont totalement maîtrisés et permettent à la fois de développer l’offre  avec de nouveaux titres et de racheter les titres qui ont rencontré un grand succès »(1).

Même si le prix est effectivement plus cher, il n’y a pas d’équipement à faire (gain de temps et d’argent) et les prêts simultanés sont un réel avantage, en particulier pour les nouveautés. Pour ce qui est de la fracture numérique, la plupart des fournisseurs de SIGB développe actuellement des modules de prêts intégrés, exit donc la plateforme spécifique.

                Ensuite, le PNB, tel qu’il est aujourd’hui, ne permet pas d’assurer la pérennité des collections. En effet, en utilisant les licences d’utilisations, les bibliothèques ne possèdent pas les livres. Ainsi, si une bibliothèque ne renouvelle pas une licence, le titre disparaîtra du catalogue du jour au lendemain.

                Enfin, les DRM sont un élément qui suscite beaucoup de polémiques pour plusieurs raisons. Déjà, parce qu’ils sont complexes  à gérer et les professionnels craignent  que cela soit chronophage et ne les empêchent d’accomplir d’autres actions comme la médiation ou l’accueil. Les bibliothèques expérimentatrices assurent que l’accompagnement des usagers n’est à faire que lors de la première utilisation. De plus, ils demandent l’installation et l’utilisation d’Adobe Digital Editions. Les DRM permettent à Adobe de collecter des données personnelles sur les usagers. Or la bibliothèque, étant un service public, est soumise à certains devoirs dont celui de protéger les données personnelles.

Certaines de ces critiques sont également applicables au système américain, montrant ainsi que les éditeurs et les bibliothèques ne sont toujours pas parvenu à une solution équilibrée dans leurs intérêts respectifs.

Quelles perspectives ?

                Nous allons évoquer quelques pistes, choisies parmi de nombreuses. La première revient tout simplement à attendre les résultats de l’évaluation qualitative du PNB afin de pouvoir en voir les effets réels et peut-être les points à faire évoluer. Ce système étant déjà en place, il suffirait de réussir à l’adapter. Autrement, nous pourrions nous inspirer d’autres modèles étrangers.

                Une deuxième piste serait que de nouveaux modèles soient inventer et tester par les bibliothécaires. C’est par exemple le cas de Thomas Fourmeux qui a mis en place ebookenbib.net, un espace consacré aux ebooks sans DRM. On peut ainsi y télécharger des packs thématiques jusqu’aux outils pour gérer ses collections numériques. Bibliobssession propose également différentes solutions pour prêter des livres numeriques sans PNB, notamment avec son exercice fictionnel où les bibliothèques seraient les freemium des éditeurs au même titre que Deezer ou Spotify.

             Une troisième pilibrarians-against-drmste serait de poser un cadre législatif, qu’il soit européen (EBLIDA avec sa campagne « Legalize it ») ou français. En ce moment, une réforme sur les droits d’auteurs est en cours et envisagerait un droit de prêt du livre numérique à l’avantage des bibliothèques.
On attend  également de savoir comment statuera la CJUE à la demande des Pays-Bas pour que le livre numérique soit considéré comme un logiciel (permettant ainsi l’épuisement des droits de marché et donc la revente d’occasion). Si cela fait jurisprudence, des voies pourraient s’ouvrir car si les bibliothèques achètent des livres numériques d’occasion, elles en deviendraient. Au niveau français, une proposition d’amendement avait été évoquée dans le cadre de la République numérique pour encadrer le prêt numérique en étendant la loi de 2003 concernant les documents papier. Cela permettrait de donner accès au 86% de l’offre d’ebook qui échappe actuellement aux bibliothèques.

 

Le PNB n’est pas sans avenir en bibliothèque. Comme tout système, il n’est pas parfait mais peut être amélioré, à condition qu’un réel dialogue s’engage en face à face entre les acteurs de la chaine du livre afin que chacun comprennent et intègrent les intérêts de l’autre. Comme à l’époque pour le papier, un juste équilibre doit encore être trouvé. Pour cela, les discussions mais aussi diverses expérimentations de modèles seront nécessaires.

 

Beurel Axelle

Master PBD

Pour aller plus loin

http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/60389-etude-sur-l-offre-commerciale-de-livres-numeriques-a-destination-des-bibliotheques-de-lecture-publique.pdf

http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_01032466/fr/

http://the-digital-reader.com/wp-content/uploads/2015/10/LJSLJ_EbookUsage_PublicLibraries_2015.pdf

 

(1) source: https://www.actualitte.com/article/tribunes/ne-serait-il-pas-dommage-de-refuser-sa-chance-au-projet-pnb/61658

 

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Les sciences humaines et sociales à l’heure de la mondialisation des échanges éditoriaux.

Un manifeste sur la circulation des idées en Europe lancé en 2009 à l’initiative des Éditions de l’EHESS et intitulé « Etat des lieux d’une urgence » interpellait sur la nécessité d’une politique éditoriale ambitieuse en sciences des humanités et sociales afin de promouvoir la circulation des idées européennes.

Si la publication en langues étrangères, et celle-ci essentiellement en anglais a été tranchée depuis plus de 20 ans dans l’édition française des « sciences dures », la traduction semble un débat effectivement plus récent au sein du domaine des sciences humaines et sociales. Est-ce dû au caractère plus local, voire national de l’objet d’étude de ses disciplines que la question de l’internationalisation de la langue restait une question marginale? À l’heure de la mondialisation des échanges éditoriaux quels sont alors les conditions, les stratégies à adopter et les enjeux d’une ouverture à l’internationalisation de la pensée française en sciences humaines et sociales ?

 

De la spécificité des sciences sociales

Il faut avant tout évoquer la spécificité des sciences humaines et sociales, ontologiquement éloignées des sciences techniques ou médicales. La pluralité de ses méthodes, de ses concepts, son indexalité, l’objet parfois très local de son étude, porte souvent de façon inhérente un univers mental qui n’est pas aisément transférables à d’autres cultures. C’est ce caractère culturel spécifique, d’une pensée française, nationale, voire locale que doit rendre accessibles les travaux en sciences humaines. « Dénationaliser » les savoirs dans un contexte de réception intellectuelle internationale, est complexe. ­­La diffusion des œuvres nécessite en conséquence une médiation particulière qui passerait par un travail éditorial de qualité.

 

Une crise de l’édition

Depuis plusieurs années l’édition des sciences humaines et sociales est fortement bouleversée. L’émergence de nouvelles pratiques de lecture par le numérique qui concurrence directement l’édition papier, la pression du public pour un accès gratuit à l’information et le contexte d’une concurrence internationale accrue impactent fortement l’édition. On pourrait penser que l’édition publique aurait moins à perdre que le secteur privé, mais les rétrécissements budgétaires, la réforme du financement des universités, le système d’évaluation de la recherche et du classement des revues fragilise la recherche scientifique.

 

Déclin de la visibilité internationale

Suite à la démocratisation et à l’ouverture au marché mondial des pays de l’Asie du Sud-est et des anciens pays communistes dans les années 1990, puis le phénoménal développement du web, la langue anglaise s’est imposée comme lingua franca dans les échanges internationaux. Parallèlement, la langue française a décliné à l’étranger, jusqu’à voir l’érosion du lectorat impacter sur le rayonnement de la pensée française. En effet le livre est le médiateur le plus adapté à la transmission des savoirs. La crise du secteur oblige à la réflexion et invite les acteurs de la chaîne éditoriale ainsi que les instances institutionnelles a proposer une politique éditoriale ambitieuse pour préserver le rayonnement de la pensée française à l’étranger, favoriser la circulation des savoirs, l’enrichissement des idées et maintenir sa participation dans des débats d’envergure internationale.

 

La traduction des sciences humaines et sociales en question

Historiquement, les éditeurs de sciences techniques et médicales ont depuis les années 1980 adopté la traduction de leurs ouvrages, la production française étant même souvent rédigée directement en anglais. Dans le domaine des SHS, certaines revues, comme Population ou la Revue française de sociologie, qui éditaient notamment des travaux démographiques, ont proposé dès la fin des années 1990 une sélection d’articles, puis des revues complètes en langue anglaise. Cette stratégie linguistique, de l’anglais comme lingua franca s’est imposé pour exporter la connaissance française vers un public non-francophone.

Sous l’effet du rapport de Sophie Barluet, Edition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, le CNL avait depuis 2006 exclu les éditeurs universitaires d’éligibilité aux subventions du ministère de la culture, ces derniers étant déjà financés par le ministère de l’éduction et de la recherche. Cependant le déclin de la visibilité des SHS françaises hors des frontières a amené la médiatrice Marianne Lévy-Rosenwald a démontré qu’une levée de cet embargo bénéficierait à l’édition SHS dans son entier. Elle rappelle dans son rapport la réduction du lectorat français à l’étranger et le prima de l’anglais dans les échanges scientifiques. Elle pointe aussi le peu de présence des éditions universitaires à l’étranger et apporte quelques propositions. Devant la difficulté des chercheurs à s’exprimer autrement que par leur langue maternelle, et cela d’autant plus dans le secteur des SHS, elle préconise de renforcer l’apprentissage et la pratique de l’anglais chez les jeunes chercheurs français, ainsi l’expression ou la traduction de leurs travaux pourra alors se faire directement à la source. Elle se prononce aussi pour une aide accrue du CNL dans la mise au point des publications et des communications en anglais et pour un effort de traduction systématique vers l’anglais des meilleurs ouvrages de la production française. Cette sélection d’ouvrages, si elle est défendable dans le secteur privé, est plus épineuse dans le domaine de l’édition publique. Certes, le système d’évaluation de la production des chercheurs par les pairs et le classement des revues peut aider à cet arbitrage, mais elle requiert aussi une grande transparence des décisions administratives, pour la légitimité de leur autorité éditoriale. Quels sont donc les ouvrages fondamentaux et les travaux de SHS susceptibles de rencontrer un public hors de nos frontières? Face à la fragilité économique du secteur de l’édition et le coût important de la traduction le pari est souvent risqué pour l’éditeur. D’autant que certaines revues françaises de SHS, ont vu malgré une offre éditoriale en langue anglaise la perte de leur lectorat.

Un modèle plus ambitieux est défendu par de nombreux acteurs de l’édition, notamment les signataires du manifeste pour la « circulations des idées en Europe », pour promouvoir l’accessibilité à un plus grand nombre de lecteur des travaux de recherche par l’accroissement, voire la systématisation des traductions des résumés, ces derniers ne seraient plus seulement des abstracts en anglais, mais un aperçu des documents proposés de manière plurilingue. La qualité de la traduction suggérée devrait alors offrir une granularité assez fine pour que le lectorat étranger puisse se faire une idée précise du contenu de l’ouvrage sans avoir à traduire l’ensemble des documents. Cette alternative évite l’hégémonie d’une langue d’échange, les risques d’appauvrissement ou de transformation des travaux et respecte parallèlement la richesse et la diversité culturelle des sciences humaines et sociales à l’image pluraliste de son domaine d’étude.

Malgré la baisse du lectorat, de nombreux pays s’intéressent aux travaux de la recherche SHS française, c’est d’ailleurs la troisième langue proposée dans les bases de données, même si elle est loin derrière l’anglais. Jean-Guy Boin du Bureau International de l’Edition Française (BIEF) rapporte que si l’édition SHS s’exporte avant tout dans la francophonie du Nord, la demande en langue portugaise (incluant le Brésil) devance l’anglais et l’espagnol, suivi de l’italien, du chinois, du coréen et du japonais. L’émergence d’un lectorat issu d’autres pays pourrait s’avérer fructueux pour l’enrichissement des échanges et des idées.

 

De la diffusion à la circulation

Il ne s’agit plus alors seulement de traduire la pensée française, mais bien de s’ouvrir d’avantage aux échanges. Il faut penser une politique de traduction à l’import plus diversifiée. Plus de la moitié des ouvrages traduits en France viennent de anglais, suit l’allemand puis l’italien partenaires historiques dans les échanges scientifiques des sciences humaines et sociales. L’espagnol ne représente qu’un vingtième des traductions et les autres langues sont réellement minoritaires. La traduction varie évidemment selon les disciplines. Si les pays d’Europe centrale ont eu une politique de traduction de nos ouvrages, l’intérêt français n’a pas toujours été réciproque. Il y a pourtant certaines productions étrangères qui sont négligées et qui mériteraient d’être étudiées. D’abord au sein même de l’Union Européenne, les liens pourraient être renforcés. De nombreux thèmes de recherches peuvent être traités de manière transversale : l’identité européenne, les questions de mémoire, et de lecture de l’histoire, les migrations et la mondialisation. De plus en plus de projets collaboratifs voient le jour, tant au niveau des disciplines, que des nationalités. Des bases de données européennes permettraient de connaitre la production européenne. Chercheurs et éditeurs rappellent le besoin d’échange et de mutualisation des informations. Cette circulation pourrait s’étendre au delà de L’Europe, car de nombreux pays comme le Brésil, la Chine, sont soucieux des avancées de la recherche SHS française comme certains pays d’Afrique et du Maghreb.

Aujourd’hui, si l’édition s’exporte encore par les livres et les revues papiers, le numérique permet d’intensifier l’échange d’informations. Les chercheurs sont invités à communiquer leur travaux et leur réflexion de multiples façons: articles, colloques, rapport, monographie, mais aussi blog et réseaux sociaux. L’évaluation des chercheurs et des universités par la publication accentue encore ce phénomène. Le numérique contribue à l’affranchissement des barrières et si cela peut paraître un réel progrès, l’information devient parallèlement pléthorique et l’offre éditoriale noyée. Des bases de données et des plates-formes numériques permettent aujourd’hui de rechercher la production française. Elles proposent de plus en plus des entrées multilingues, comme le portail trilingue d’Isidore. De même, les bibliothèques doivent se moderniser pour rendre plus accessible leurs ressources par la numérisation et l’exportation de leurs données, et de leur catalogue.

Les bouleversements qui traversent l’édition en sciences humaines et sociales au delà d’un impact purement économique, peuvent faire craindre une perte de prestige de la pensée française à travers le monde. Elle oblige alors les acteurs de la chaine éditoriale, et les pouvoirs publics français à se concerter sur une politique ambitieuse et plus harmonieuse pour s’exporter davantage. Aujourd’hui, dans la nécessité de la mutualisation des moyens, le décloisonnement entre les disciplines, les laboratoires, les universités et peut-être même l’éternel clivage public-privé seront amenés à évoluer. De nouvelle forme de savoir apparaissent comme les humanités numériques

Et pour que l’internationalisation du monde contemporain profite plutôt qualitativement que quantitativement à l’échange des savoirs pour la France, il faut qu’au delà de ses frontières elle tende plus à la circulation des savoirs et à l’approfondissement des liens qui permettra sans doute à chacun de pouvoir enrichir sa pensée.

 

Virginie Huynh-van-xuan

Master 1 PBD 2015-2016

Bibliographie

 

Barluet, Sophie, and Pierre Nora. Edition de sciences humaines et sociales: le cœur en danger rapport de mission pour le Centre national du livre sur l’édition de sciences humaines et sociales en France, mars 2004. Quadrige. Essais, débats. Paris: Presses universitaires de France, 2004.

Lévy-Rosenwald, Marianne. Rapport du médiateur de l’édition publique pour l’année 2008: à M. le Premier et à M. le Ministre de la Culture et de la Communication décembre 2009. Paris: Ministère de la Culture et de la Communication, 2009.

GFII. L’édition Scientifique Française En Sciences Sociales et Humaines – Rapport de Synthèse. Consulté le 10 janvier 2016. http://www.gfii.fr/fr/document/l-edition-scientifique-francaise-en-sciences-sociales-et-humaines.

Institut français. Sciences humaines en traduction : les livres français aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Argentine. Consulté le 20 janvier 2016, http://www.institutfrancais.com/sites/default/files/sciences_humaines-en_traduction.pdf

BIEF – Publications. Consulté le 12 janvier 2016, http://www.bief.org/Publication-3325-Article/L-international-en-questions-Quels-enjeux-pour-les-sciences-humaines-et-sociales-francaises-.html.

“EtatUrgenceTraduction-Long.pdf.” Consulté le 9 janvier 2016, http://editions.ehess.fr/fileadmin/dossier_editions/International/EtatUrgenceTraduction-long.pdf.

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En quoi y a-t-il une crise des revues SHS en France ?

Le 10 janvier 2013, à l’occasion du vingt-et-unième numéro de leur revue, les deux fondateurs du « Magazine XXI », Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, publient un Manifeste, désormais connu comme le Manifeste XXI. Cet article prône « un autre journalisme (utile et sans publicité) à l’heure de la révolution numérique », et s’interroge sur la « conversion numérique » comme origine de la crise du journalisme papier. À la même époque culmine le questionnement d’intellectuels sur la crise des revues Sciences Humaines et Sociales (SHS). Pour ces intellectuels, professionnels de l’information, universitaires ou historiens, le secteur éditorial et les revues SHS en général connaissent une crise, fortement rattachée à une baisse sensible des ventes, mais également à leur transfert numérique.

Actuellement en France, la majeure partie des revues SHS sont publiées par des éditeurs spécialisés, qu’ils soient privés, – comme L’Harmattan, les PUF, etc –, ou publics, – le CRNS et les Presses Universitaires. On compte aujourd’hui une moyenne de 2800 revues SHS pour 1500 éditeurs environ. Mais ce sont les petits éditeurs qui gèrent le plus grand nombre de revues SHS : sur le portail numérique Cairn.info, 37 éditeurs publient de deux à neuf revues contre 127 pour une revue. Pour rappel, le Gfii (Groupement Français de l’Industrie de l’Information) recense plus de 1200 éditeurs. Cette répartition globale de l’édition des revues SHS est d’ailleurs pour certains l’une des causes de la crise : « le dépôt en open acess casserait cette dynamique et ce modèle économique qui signerait la mort des revues SHS (le terme a été employé à plusieurs reprises). […] 7 % des revues sont diffusées par de grandes maisons d’édition. Le reste, tout le reste, l’est par de petites structures » (http://blog.univ-angers.fr/mxsz/2013/02/15/).

Cause possible, les origines de cette crise sont floues, en partie parce que le lectorat actuel est comparé à celui d’il y a trente ans. Presque tous les chercheurs orientent la crise de l’édition SHS vers l’idée d’un déclin culturel, par rapport à la société française des années 60-70, qui, avec l’apparition de la Nouvelle Vague et du Nouveau Roman, est considérée comme l’Âge d’Or des revues SHS. Pour Pierre Nora, la faute est imputable aux étudiants se cantonnant aux cours et à leurs manuels, et qui de fait, manquent selon lui de curiosité intellectuelle : « Mais il faut admettre que deux mille cinq cents ans de baisse régulière, brutalement accentuée depuis 1970, ont fini par produire leur effet fatal : jamais les étudiants n’ont été aussi affamés de bibliographie dont ils ne lisent pas le premier titre » (Pierre Nora, Le Débat, n°19, 1982, p. 15). Selon cette citation, les étudiants n’inscrivent leurs lectures que dans une visée pratique et utilitariste de révisions en vue de leurs examens. Le « photocopillage »*1 et les emprunts en bibliothèques provoquent un manque à gagner dans la chaîne du livre SHS. Deux décennies plus tard, Sophie Barluet, ancienne directrice-adjointe de Radio France (1995-98), et enseignante d’économie des Médias à Sciences Po, va dans le même sens que P. Nora. Dans son rapport sur l’édition SHS pour le CNL (Centre National du Livre) et publié aux Presses Universitaires de France, S. Barluet compare les lectures des étudiants à des « banques de données », desquelles ces derniers n’utilisent que le strict minimum : « le caractère nécessaire ne porte plus sur le livre en tant que tel, mais sur les éléments qu’il contient, et que l’on n’obtient le plus souvent que par les pratiques de « braconnage » que sont la photocopie et l’emprunt » (Sophie Barluet, Édition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, PUF, 2004, p. 82-83).

Mais contrairement à S. Barluet, P. Nora n’accuse pas seulement les étudiants mal-lecteurs, mais aussi les auteurs de revues SHS : « Rares sont ceux qui ont gardé le goût de la belle ouvrage. D’abord parce que bien écrire ne fait pas très scientifique. Ensuite, parce que la plupart ne savent plus le français, qu’on ne leur a pas appris à écrire, ni à aimer, ni à respecter. Enfin et surtout parce qu’il y a l’ordinateur. Celui-ci a bien des avantages, mais il a rapidement modifié la manière d’écrire en substituant un style de flux oral à une écriture de réflexion et de concentration » (Pierre Nora, in Sophie Barluet, op. cit., Préface , p. 2). Les points de vue de S. Barluet et P. Nora pourraient apporter une réponse quant aux origines de la crise. Ils pourraient expliquer l’émiettement de l’offre (c’est-à-dire 2800 revues SHS pour un total de 1500 éditeurs, et une progression de la vente des livres, soit 4000 en 1994 et 6500 en 2002).

Malheureusement, les chiffres indiquent que ce n’est pas le cas.

Les données chiffrées du Syndicat National de l’Édition (SNE) annoncent un chiffre d’affaire de 66,6 millions d’euros en 2000, avec une pointe de 90,4 millions en 2007 avant de redescendre à 77,8 millions en 2008. Les bénéfices marquent une baisse des ventes sur ces dernières années, mais pas assez notable pour être réellement inquiétante. Les ventes résultant de l’export sont elles aussi élevées : elles représentent 25 % du chiffre d’affaire des livres, contre 40-46 % pour les revues. Au vu du chiffre d’affaire de l’édition SHS, il n’y a pas eu de crise économique.

En janvier 2005, l’Observatoire de la Lecture Étudiante chargea Bruno Auerbach de mener une enquête sur les habitudes du lectorat étudiant. En voici les conclusions : « Selon ces données, qui, curieusement, n’ont jamais été rassemblées au cours du débat sur la crise de l’édition en sciences humaines, il apparaît clairement que le nombre d’exemplaires d’ouvrages de SHS vendus n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. […] On observe que l’effectif étudiant de facultés de lettres et sciences humaines a été multiplié par 1,6 entre 1986 et 2002 quand le nombre d’exemplaires de livres de sciences humaines vendus l’étaient par 1,9. Si l’on utilise cette fois le chiffre dont on dispose pour 1970 (4 526 000 exemplaires), les contingents étudiants dans ces filières ont été multipliés par 2,1 (233 605 étudiants dans ces filières en 1970) entre 1970 et 2002, quand le nombre d’exemplaires vendus l’a été par 2, 2. On n’observe donc absolument aucun décrochage de corrélation ».

Ces constations sont nécessaires pour comprendre le marché des revues SHS sur la période de 2004 à 2009, pendant laquelle le nombre de livres SHS vendus ont baissé en même temps que la population estudiantine. Sur cette période, la faible rentabilité des revues est aisément compréhensible. D’une part, en raison de la faible population étudiante pendant cette période. D’autre part, l’environnement économique et institutionnel des revues SHS est peu favorable comparé à celui des revues des Sciences et Techniques Médicales (STM), comme le fait remarquer Patrick Fridenson, historien français et directeur d’études au Centre de Recherches Historiques (CRH) à l’École des Hautes Études en sciences sociales de Paris : « ces disciplines sont, depuis longtemps, les plus riches du paysage universitaire : elles ont besoin d’infrastructures, mettent en œuvre de grands programmes de recherche très coûteux, doivent disposer d’outils performants… Ces financements, en général, ne posent pas problème aux acteurs publics, car les progrès dans ces domaines sont spectaculaires, et influencent la vie quotidienne de tous les citoyens. Les laboratoires de sciences sont donc habitués à dépenser largement et généreusement. » (« Revues et accès libre : les pièges de la transparence, Entretien avec Patrick Fridenson », Esprit, mai 2013, p. 97-108). Ces dépenses ne correspondent pas, et de loin, à celles allouées à la recherche en SHS : seuls 4, 5 % du budget de l’Agence Nationale de la Recherche a été consacré aux revues SHS ; 95,5 % aux revues STM sur la période 2004-2011.

Il est possible que les causes de la crise aient changé. De 2000 à 2011, les spécialistes de la question se sont attachés aux problèmes liés au numérique et à la globalisation des connaissances dans un objectif du tout apprendre. Mais depuis 2011, les statistiques indiquent que la demande a surpassé l’offre : l’augmentation du lectorat étudiant et universitaire a entraîné une baisse relative des ventes des revues SHS. Nous l’avons mentionné plus haut, l’offre est extrêmement émiettée.

En outre, deux facteurs supplémentaires handicapent le marché de l’édition SHS : les revues sont la plupart du temps écrites en langues nationales (ce qui n’est pas le cas des revues STM rédigées en anglais), restreignant du même coup le public visé. Ensuite, les thèmes abordés par les SHS sont généralement des études locales, trop précises ou trop complexes pour intéresser un lectorat important. Le manque de vulgarisation des termes employés dans les SHS n’arrangent en rien la situation.

Quoiqu’il en soit, le « discours sur la crise » de l’édition de SHS a permis de bénéficier de ressources supplémentaires non négligeables. Sur ce discours fut établi le droit de copie versé par les bibliothèques au CFC (Centre Français d’exploitation du droit de Copie) suivi en 2012 d’une collecte de 45,4 millions d’euros. Ajouté à la taxe de 1976 sur les appareils de photocopie, qui fut étendue en 2007 aux imprimantes, cela rapporte chaque année 30 millions d’euros. Cette somme a rempli de 70% entre 1995 et 2003 les caisses du Centre National du Livre (CNL), organisme d’aide à l’édition. Cependant, ces aides ne profitèrent pas au secteur concerné par le « discours de la crise », car les aides aux SHS n’ont augmenté depuis que de 6 %, contrairement aux 45 % de subventions versées à l’ensemble de l’édition. 


*1 Le photocopillage, ou copillage, est un mot-valise construit sur les termes copie et pillage. Il désigne l’opération qui consiste, pour une personne physique ou morale (le copieur), à dupliquer ou exploiter un contenu intellectuel encore protégé par le droit d’auteur, sans autorisation ou sans respecter les termes de la licence décrivant ses droits de reproduction. Selon les cas, la copie d’une œuvre peut être légale (notamment si elle a migré dans le domaine public, ou si elle est régie par le copyleft), ou à l’inverse illégale du fait des restrictions relatives au droit d’auteur. Bon nombre d’éditeurs, producteurs, auteurs ou ayants droit, voient prioritairement ces pratiques comme causes d’un manque à gagner, les usagers accédant aux œuvres sans contribuer financièrement. À l’inverse, certains usagers ou observateurs considèrent qu’il s’agit de pratiques favorisant la « diffusion culturelle ». 

Bibliographie & sitographie :

Blog de Max Szczepanski, conservateur des bibliothèques responsable de la Bu Belle Beille pour la Bibliothèque Universitaire d’Angers(BUA) : http://blog.univ-angers.fr/mxsz/2013/02/15/

Nora, Pierre, « Écrivez, on ne vous lira pas », Le Débat, n°19, 1982/2, p. 15.

Barluet, Sophie, Édition de sciences humaines et sociales : le cœur en danger, PUF, 2004, p. 82-83.

Barluet, Sophie, op. cit., p. 137

Nora, Pierre, in Sophie Barluet, op. cit., Préface , p. 2.

Gfii, L’édition scientifique française en sciences sociales et humaines, octobre 2009, vol. 2, p. 26.

Béja, Alice et Padis, Marc-Olivier, « Revues et accès libre : les pièges de la transparence, Entretien avec Patrick Fridenson », Esprit, mai 2013, p. 97-108

http://www.sne.fr/enjeux/chiffres-cles-2013/

Auerbach Bruno, « Production universitaire et sanctions éditoriales. Les sciences sociales, l’édition et l’évaluation», Sociétés contemporaines 2/2009 (n° 74) , p. 121-145

Acrimed.org :

http://www.acrimed.org/Les-revues-de-sciences-humaines-et-sociales-1-une-economie-fragile

http://www.acrimed.org/L-edition-en-sciences-humaines-et-sociales-1-crise-ou-pas-crise#top

http://www.acrimed.org/Pour-une-critique-de-l-edition-dominante

La Revue XXI, « le Manifeste XXI » : http://www.revue21.fr/wp-content/uploads/2014/07/XXI21__Manifeste.pdf

Verdeil, Eric, L’édition en SHS à l’ère du numérique, 2013 : http://fr.slideshare.net/everdeil/ldition-en-shs-face-lre-du-numrique-2013

Colin HARKAT – Master I Politique des Bibliothèques et de la Documentation.

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L’influence de l’économie néolibérale sur le contenu de la presse

Comment l’économie néolibérale influe-t-elle sur le contenu de la presse ?

  En France, l’année 2015 fut riche en événements très médiatisés qui ont révélé les limites du traitement de l’information: il était difficile de s’informer dans un contexte où les informations se multipliaient sans faire part d’une analyse de fond. Or, la déontologie de la presse qui promeut la diffusion et la confrontation des opinions devrait être le terreau d’un débat public nécessaire à la formation des volontés individuelles des citoyens. Lors de ces événements la presse n’a pas été vectrice de réflexion mais d’émotion. L’enjeu était de diffuser les informations le plus vite possible: certains articles énonçaient des faits sans réelle analyse avec des images et termes riches en amalgames récurrents. Ces événements ont rappelé que l’influence combinée des journalistes et des organes de presse peut être considérable si tous présentent le même point de vue ou la même information: par là même cette dernière gagne en force du fait de sa visibilité accrue et du consensus dont elle fait l’objet. Pourquoi les articles sont-ils parfois le lieu de cette surenchère d’informations qui se ressemblent et qui souvent utilisent les mêmes termes dénués de sens? La diffusion d’un point de vue consensuel est moins due au fait que tous les journalistes partagent effectivement la même vision des choses que de la récurrence d’une même source qui n’est pas critiquée ou analysée.

 Il convient pour répondre à cette question d’analyser le système économique de la presse lui-même. L’information est aussi un bien économique qui doit avoir une valeur financière. Or, l’influence du modèle néolibéral, apparu au début des années 70, promeut la disparition de l’intervention de l’État dans la vie économique, ainsi que la dérégulation des lois et des normes qui l’encadrent. Selon Thierry Guilbert, les médias sont influencés par cette idéologie, tout comme la société. Michel Foucault a d’ailleurs montré que le néolibéralisme se présente comme une technique de gouvernement, une politique économique et sociale étendant l’emprise des mécanismes du marché à l’ensemble de la vie. Dans ce contexte les enjeux financiers qui conditionnent la production de la presse sont-ils compatibles avec un contenu de qualité? Comment coexistent un journalisme éthique aux valeurs démocratiques et des organismes de presse au fonctionnement déterminé par la rentabilité de leurs productions?

La presse et le néolibéralisme en France

En France, l’économie de la presse s’inscrit autour de trois grands pôles de revenus: la vente, les aides de l’État et la publicité. Les financements sont donc à la fois publics et privés. Les aides de l’État sont une spécificité française. L’enjeu étant de faciliter la création et la survie de la presse pour favoriser une large diffusion de la liberté d’expression inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Néanmoins elle n’aide pas à amoindrir les inégalités entre grands et petits groupes de presse et elle ne facilite pas la création de nouveaux journaux. Publicité et presse ont un lien d’interdépendance économique. Les ressources publicitaires sont un élément clé du modèle économique des entreprises de presse, puisqu’elles financent les contenus des titres. Les annonceurs acquièrent des encarts publicitaires et des espaces de petites annonces pour atteindre l’audience la plus large possible. Nous pouvons donc observer une tension au sein même des financements de la presse entre les aides de l’État, une spécificité française qui affirme la presse comme un bien public à part entière et l’importance des revenus publicitaires, liés à une logique marchande.

Le journal est aussi une entreprise. Si l’aide de l’État à la presse est une originalité, la mondialisation a progressivement transformé le monde de la presse française: La gestion des entreprises est maintenant inspirés des pays anglo-saxons et de l’Allemagne. La plupart des grands journaux sont contrôlés par de grands groupes de presse, qui gèrent d’autres activités comme la publicité ou l’armement. Par ailleurs, les grands groupes comme Lagardère ou Bouygues possèdent d’étroites relations avec le chef de l’État, ce qui assoit la méfiance des lecteurs envers une presse écrite de moins en moins indépendante. Ces entreprises répondent à une logique dont le souci premier est la rentabilité. Or, l’information coûte cher à produire: une certaine qualité impose un nombre suffisant de journalistes pour la collecter, la traiter et la vérifier. Par ailleurs, il est impératif pour l’entreprise de presse de bénéficier d’un vaste lectorat pour intéresser les annonceurs et rentabiliser sa production.

Le contenu de la presse est dépendant des fluctuations du cours économique. Depuis 2008 et la crise économique, les dépenses de communications et les recettes des annonceurs sont moindres, ce qui a accéléré l’effondrement des recettes publicitaires. La récession économique a accéléré la migration des annonceurs vers le web. La convergence numérique permet de prendre conscience de la nécessité de changer de modèle économique. Par ailleurs, le fait que les organismes de presse soient gérés par des entreprises actionnaires détermine également l’économie de l’entreprise en fonction des variations de la bourse. Or, l’information est coûteuse à produire, et cette crise financière a poussé les organismes de presse à faire des économies qui ne sont pas sans conséquences sur le contenu que proposent leurs productions.

Une crise de la qualité de la presse

La presse française souffre d’une crise de la qualité et d’une baisse de son lectorat. Les patrons de presse ont dans leur grande majorité fait le choix, face à la diminution des recettes publicitaires, de couper dans les coûts, ce qui s’est le plus souvent traduit par une baisse du nombre de journalistes travaillant dans les journaux. La nécessité de productivité associée à un nombre insuffisant de journalistes contraint la production d’une information originale et de qualité. Les études ont constaté la redondance des sujets traités et le recours systématique aux dépêches d’agences de presse pour alimenter la production. Ce facteur forme un cercle vicieux : la baisse de la qualité d’un journal entraîne la baisse de son lectorat qui entraîne à son tour la baisse des revenus publicitaires, conduisant invariablement à de nouvelles réductions des dépenses. Or la qualité de l’information et de l’analyse d’un article de presse correspond à un enjeu déontologique : Selon Julia Cagé, “La démocratie implique que tous les citoyens puissent accéder à une information pluraliste qui les éclaire et leur permette de faire des choix”. Cela n’est pas possible face à une presse aux contenus et aux analyses standardisés. François Ruffin voit dans le travail des journalistes « un glissement de l’information vers la communication »: selon lui si l’orientation des articles sans ligne éditoriale n’est pas neutre, elle est récupérée, orientée par les sources qu’elle intègre sans analyse. Il dénonce le fait que ce type de journalisme est incapable de se défendre devant des tentatives de désinformation.

Par ailleurs la presse est un discours qui a à la fois pour dessein d’informer et de vendre. Le financement par la publicité n’est pas sans poser des questions quant à son impact sur le contenu de la presse. La publicité sert à financer l’information, cette dernière sert à faire lire la publicité. Le lecteur est à la fois un citoyen à renseigner et une cible à conquérir. Cette tension entre la logique marchande et la volonté d’informer détermine les contenus que proposent les journaux, qu’ils soient sur papier ou en ligne. Dans ce système, le recours à la publicité a des effets sur le contenu rédactionnel du journal: l’information ne doit pas nuire à la bonne réception de la publicité par le lecteur, elle doit correspondre à l’image de marque de l’annonceur. La promotion commerciale peut sortir de ses délimitations, ce qui crée une frontière poreuse entre l’information délivrée par l’article et son aspect promotionnel. Quel est l’intérêt d’un article qui fait de la publicité en vue d’obtenir des financements? Lors de la commande d’un article sur un sujet spécifique de la part des annonceurs, la rédaction a un rôle de déclencheur par rapport au rédactionnel, ne suivant pas l’actualité mais la fabriquant. Le native advertising consiste à vendre un contenu produit par les rédacteurs du magazine. Même s’il est présenté comme sponsorisé, l’article promotionnel fait alors partie de la ligne éditoriale du magazine. Ce type d’articles se présente parfois comme des recherches d’informations pour le lecteur. Mais si cette “recherche” est motivée par un gain, où se situe “l’objectivité” déontologique qu’on attend du journaliste? Certains magazines qu’ils soient en ligne ou papier, sont exclusivement financés par la publicité. C’est d’ailleurs le cas de « Madmoizelle », qui est en ligne et gratuit. La rédaction a créée sa propre régie commerciale en réaction face à la baisse de revenus de la publicité sur le site. Ce type de pratiques liées au financement est en décalage avec un lectorat qui s’attend à un contenu indépendant et critique. Cela génère une crise de confiance de la part des lecteurs.

Repenser un modèle économique de la presse en accord avec son rôle démocratique

Historiquement, la presse est considérée comme un «quatrième pouvoir ». Selon Julia Cagé, “l’information est un bien public, au même titre que l’éducation, la recherche ou la culture”. La presse aurait donc un lien fort avec des valeurs démocratiques et représenterait un moyen de construire des valeurs sociales et de s’exprimer librement. La presse devrait être un« contre-pouvoir » limitant les dérives des pouvoirs institués, être un organe d’investigation efficace. En plus de l’influence du néolibéralisme sur le contenu de la presse, il existe en France une proximité entre élites gouvernantes et élites médiatiques. La presse paraît impuissante à proposer un discours alternatif par rapport à celui de l’état. L’opinion publique, à cause de cette crise de la qualité, éprouve une certaine défiance envers la presse dans son ensemble. Si le néolibéralisme influence le fonctionnement des organismes de presse et leurs choix éditoriaux, Thierry Guilbert avance même que la presse serait le lieu d’une propagande néolibérale. Il dénonce « le rejet de toute alternative possible au néolibéralisme par la mise à distance systématique du débat idéologique, au profit de l’unique question de la communication ». Le néolibéralisme serait donc, à force de procédés rhétoriques, devenu l’objet d’un consensus global. La volonté de faire paraître l’information comme neutre et apolitique serait donc un obstacle au recul critique.

Quelles sont donc les alternatives au modèle néolibéral pour que la presse prodigue une information de qualité ? Dans ce contexte, il incombe au lecteur d’être vigilant et de démêler l’information essentielle du superficiel ou du racoleur. Mais la presse ne devrait-elle pas déjà tendre à proposer une information de qualité ? C’est son système de financement qui demande dans ce cas à être revu, car sa dépendance aux annonceurs est déterminante. Certains penseurs affirment que l’Etat doit reprendre le contrôle de la presse pour désamorcer le pouvoir du néo-libéralisme, comme l’avance Philippe Amez-Droz. Il affirme qu’une concentration des médias au plan national, serait la seule alternative à la mondialisation et à la financiarisation. Le but étant de favoriser sur le plan national l’existence d’un groupe de presse capable de rivaliser avec les groupes multinationaux. Mais si la presse doit être un contre-pouvoir, comment peut-elle avoir un discours indépendant si elle est entièrement financée et contrôlée par l’État ? Si ce dernier ne devrait pas avoir entièrement la main-mise sur la presse, Julia Cagé l’appelle à revoir son système d’aide et à créer un nouveau statut « La société des médias » pour favoriser le financement de la presse: remplacer le système d’aide à la presse inefficace selon elle par des avantages fiscaux plus neutres et efficaces. Ce nouveau modèle serait “non lucratif”. Les dons défiscalisés et non récupérables des entreprises et particuliers donneraient un droit de vote majoré pour les petits actionnaires et minoré pour les gros actionnaires. Cela pourrait favoriser un fonctionnement de l’organisme de presse plus démocratique. Nous pouvons tout de même nous demander quel serait alors l’intérêt des gros actionnaires à investir de façon conséquente.

Le web propose également des alternatives économiques intéressantes. Certains journaux en ligne comme Médiapart fonctionnent grâce à des financements participatifs, avec des cagnottes « ulules », ce qui leur donnent la possibilité de rester indépendants. Par ailleurs, la multiplication des supports sur le web permet une plus large répartition de la parole, et une pluralité accrue des expressions et des points de vues.

L’information n’est pas neutre et le fonctionnement économique de la presse a une influence, qu’elle soit directe ou indirecte sur la ligne éditoriale et les contenus des productions. La logique néo-libérale accroît ainsi l’impact de la publicité sur le contenu des articles et détermine les partis-pris des acteurs de la presse. Si les fonctionnements qu’elle induit doivent être canalisés pour une meilleure qualité des articles, la presse doit garder une forme d’indépendance, d’un point de vue financier et éditorial. La migration de la presse vers le web permet des propositions quant à de nouveaux modèles indépendants.

Sandhia Vasseur

Bibliographie :

Livres :

Pierre Albert et Nathalie Sonnac, La presse française au défi du numérique, La documentation française, 2014.

Dr Amez-Droz Philippe, La mutation de la presse écrite à l’ère numérique, éditions Slatkine, 2015.

Cagé Julia, Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie, Ed Seuil, 2015.

Guilbert Thierry, L’« évidence » du discours néolibéral, Ed. Le Croquant, coll. Savoir/agir, 2011.

Marcy Jean-Philippe et Cussol Roger, Guide de la presse écrite, Ed. Catherine ICHES SCEREN CRDP MIdi-Pyrénées, 2008.

François Ruffin, dans Les petits soldats du journalisme en 2003,

Renier Romain. “Le récit d’un naufrage”, Alternatives économiques, mars 2015, n°344.

Sitographie :

Syndicat national de l’enseignement supérieur [en ligne]. SNESUP, Qu’est-ce que le néolibéralisme ?

Snesup.fr

La vie des idées [en ligne] Charles Girard, 11 octobre 2011, « De la presse en démocratie »

laviedesidees.fr

Madmoizelle [en ligne]. Clémence Bodoc, 25 juillet 2015 « Fab répond aux Madmoizelles »

madmoizelle.com

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L’émergence et la place des services numériques dans deux bibliothèques nationales : la Bibliothèque Nationale de France et la Library of Congress

Introduction

Ces dernières années, la notion de « service numérique » a pris une grande importance au sein des bibliothèques. Elles sont de plus en plus nombreuses à revendiquer la mise en place de ces services pour tenter d’attirer le plus d’utilisateurs possible. Contrairement aux services classiques proposés dans les bibliothèques (prêt de livres, animations, etc.), les services numériques s’effectuent généralement à distance, via des plateformes numériques (tablettes, ordinateurs, téléphones mobiles) ou internet. La question que l’on peut alors se poser est la suivante : Pour quelle raison les bibliothèques s’orientent-elles de plus en plus vers le développement de services numériques et qu’est-ce que cela peut leur apporter vis-à-vis de leur relation aux utilisateurs ? Pour aborder ce sujet, nous nous attarderons sur deux bibliothèques nationales : la Bibliothèque Nationale de France (BNF) et la Library of Congress (LOC). Nous nous intéresserons plus particulièrement à la place des bibliothèques face à la montée du numérique, aux divers services numériques mis en place et en se focalisant sur deux exemples concrets de services numériques : Gallica et l’American Memory.

Remise en cause de la place des bibliothèques

Ces dernières années, de nombreuses bibliothèques ont pu constater, via des rapports annuels, une baisse importante de la fréquentation des salles, de l’emprunt de livres et de l’usage des services proposés sur place. C’est notamment le cas pour la BNF qui, selon son rapport annuel de 2014, indique que la fréquentation en salle est passée de plus de 925 000 en 2012 à environ 810 000 en 2014. Constat que l’on retrouve également à la LOC. Plusieurs éléments peuvent justifier cette situation de plus en plus marquée : l’émergence d’internet et du numérique, le manque de place dans les établissements, ou encore les contraintes d’accès aux salles et à l’emprunt de livres.

En effet, depuis l’arrivée d’Internet et l’évolution du numérique, de plus en plus de ressources s’avèrent accessibles via le net, n’importe où et n’importe quand, du moment que l’on possède une connexion et un appareil (ordinateur, tablette, téléphone, etc.). Les utilisateurs ont donc pris petit à petit l’habitude de commencer leurs recherches sur Internet, pensant pouvoir tout y trouver. Ils perdent ainsi le réflexe d’effectuer d’obtenir des informations via des livres, ou n’ont tout simplement pas le temps pour se rendre dans les bibliothèques.

En ce qui concerne le manque de place dans les établissements, il semble que ces espaces soient de plus en plus privilégiés pour travailler (seul ou en groupe), plus que pour consulter ou emprunter. Les étudiants cherchent un espace pour travailler, mais trouvant peu de places, préfèrent s’orienter vers des espaces plus grands, où ils auront plus de chance de s’installer.

Enfin, le dernier point, et pas des moindre relève des contraintes d’accès aux salles et à l’emprunt des livres. Qu’il s’agisse de la BNF ou de la LOC, ces deux bibliothèques sont assez restreintes au niveau de leurs conditions de prêt et d’accès à l’information. D’un côté, la BNF fait payer ses accès en salle et n’autorise l’entrée qu’à partir de 16 ans ou avec une accréditation, de l’autre, la LOC n’autorise le prêt de livres qu’aux membres du Parlement des Etats-Unis, aux officiels du gouvernement, aux membres de la Cour suprême et à leurs assistants. Ces restrictions peuvent expliquer en grande partie la perte des lecteurs d’une année sur l’autre.

Dans ce contexte, les bibliothèques ont dû réagir pour attirer de nouveaux leur public et palier cette baisse de fréquentation. Leur but étant également de fournir un accès plus large à l’information. Pour cette raison, elles se devaient de remettre leur vision en cause et de se resituer face au numérique. Les entrainant inéluctablement vers le développement de services numériques.

Emergence des catalogues en ligne et autres services numériques

Pour faire face à ces contraintes, les bibliothèques se sont assez vite orientées vers l’informatisation de leur catalogue pour rendre les recherches plus faciles aux utilisateurs et mieux classer les informations relatives à leurs documents. Ces catalogues en ligne (informatisés mais pas entièrement numérisés) ont ainsi permis un gain de place et de temps pour les bibliothécaires. La BNF s’est ainsi munie de huit catalogues en ligne : « Catalogue général », « Archives et Manuscrits », « Reliures », « La joie par les livres » (jeunesse), « CCFr » (Catalogue Collectif de France), « Mandragore », « Médailles et Antiques » et « BP16 » (Bibliographie des éditions Parisiennes du 16e siècle). La LOC, quant à elle, possède un catalogue général, mais à divisé ses collections en plusieurs thématiques : «  Sports & Leisure », « News & Journalism », « Arts & Culture », « Religion & Philosophy », « World History & Cultures », « Science, Technology & Business », « Government, Politics & Law », « American History » and « Maps & Geography ».

Toutefois, les bibliothèques se sont vites aperçues qu’elle ne pouvait pas se contenter de l’informatisation de leurs collections. Les établissements possédant plus de moyens financiers et techniques ont cherché à mettre en place de nouveaux services allant toujours plus loin et cherchant à valoriser au mieux leurs collections et la place de l’usager au sein de la bibliothèque. La Bibliothèque Nationale de France et la Library of Congress ont ainsi mis en place un service assez similaire : un service d’information à distance. On trouve ainsi en France « SINDBAD », le Service d’Information Des Bibliothécaires A Distance et aux Etats-Unis, « Ask a librarian ». La BNF propose un système de chat ouvert du lundi au vendredi, de 13h à 17h ou un formulaire permettant de poser sa question et d’obtenir une réponse par mail, dans un délai de 3 jours. La LOC a misé davantage sur le système de chat, ouvert pour le moment à quelques domaines tels que « Newspaper & Periodicals », « American Memory Historical Collections » and « Digital Reference Section ». Ce service a pour but de s’étendre petit à petit sur tous les secteurs de la bibliothèque.

Parmi les autres services numériques que l’on peut retrouver dans ces deux bibliothèques, deux ont beaucoup marqués les esprits et s’inscrivent aujourd’hui comme des services phares de ces institutions nationales. Il s’agit de « Gallica », proposé par la Bibliothèque Nationale de France et « American Memory », mis en place par la Library of Congress. Pour comprendre leur importance et leur succès, analysons d’un peu plus près ces deux cas.

Focus : American Memory et Gallica

Dans un premier temps, intéressons-nous à l’American Memory. Ce service a ouvert ses portes en octobre 1994. L’American Memory est un site web géré par la Library of Congress et réunissant des archives écrites, sonores ou encore visuelles du domaine publique et abordant l’histoire des Etats-Unis. Ce projet a vu le jour grâce à des donations, notamment de particuliers et s’est transformé petit à petit en bibliothèque numérique.

Concernant Gallica, ce service a vu le jour en 1997, 3 ans après celui de la LOC. C’est également une bibliothèque numérique qui met en avant une grande partie des collections de la BNF, tombées dans le domaine publique, ainsi que celle d’autres partenaires (Académies, Archives, Universités, etc.). Le but était dès le départ de valoriser d’une autre manière les collections, de les rendre accessible à un plus grande nombre. Pour faciliter cet accès, la BNF a fait un énorme travail de numérisation et d’indexation de ses collections.

Aujourd’hui, des services comme Gallica et l’American Memory sont très appréciés et utilisés par les usagers, puisque la BNF annonce dans son rapport annuel de 2014 que la fréquentation est passée de 9 485 557 en 2011 à 15 290 498 en 2014. De son côté, la LOC a vu son site passer de 52 millions à 78 millions en quelques années. Ces deux cas montrent l’importance des services numériques de nos jours et le fait que le public cherche avant tout un accès facilité et à distance à l’information et au savoir. Une mission que veulent poursuivre ces deux institutions.

 

Conclusion

Ainsi comme nous avons pu le constater, les services numériques sont devenus primordiaux pour certaines bibliothèques telles que la Bibliothèque Nationale de France ou la Library of Congress. Ils apportent un plus aux bibliothèques, permettent de valoriser davantage les collections et d’attirer un public ne venant plus ou peu à la bibliothèque. Toutefois, ces projets demandent des moyens financiers et techniques importants, des équipes formées et du temps à fournir pour les gérer. Il n’est donc pas possible pour toutes les bibliothèques de mettre en place ce genre de services et de se mettre en valeur tout comme peuvent le faire des bibliothèques nationales. On peut donc se demander au fond si ces services doivent éclore dans toutes les bibliothèques du monde ou s’il revient aux « bibliothèques nationales » d’endosser ce rôle de pionnier des services numériques. En attendant, de nouveaux services voient le jour chaque année et cela n’est pas prêt de s’arrêter car tout est bon à prendre pour garder l’usager au cœur des bibliothèques.

 

Bibliographie

 

Sites consultés

Julie Palomino – Master 1 PBD

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La question de la propriété du livre numérique pour les bibliothèques.

Cachets à l'encre rouge de la Bibliothèque royale, aux armes de France, au titre : "Bibliothecae Regiae", "Doubles Changés". Source : Bibliothèque numérique de Lyon

Estampillage : la manière de marquer un document pour en protéger la propriété. Cachets à l’encre rouge de la Bibliothèque royale, aux armes de France, au titre : « Bibliothecae Regiae », « Doubles Changés ». Source : Bibliothèque numérique de Lyon

Dans l’âge d’accès, l’usage n’implique pas toujours la propriété. En dépit de la propriété intellectuelle, la bibliothèque est rattachable à l’idée de « biens communs » en formant donc un droit d’usage public grâce à l’épuisement des droits en France et à la First Sale Doctrine aux Etats-Unis. Avec ces mécanismes juridiques, la bibliothèque peut prêter les livres sous forme physique. Quant au livre numérique, pourtant, le modèle reste encore flou. Les ayants droits accordent typiquement une licence pour l’accès aux ressources numériques. Comme ces licences sont des contrats, les bibliothèques reçoivent les droits articulés dans les accords. Ces conditions d’acquisition d’ouvrages numériques sont souvent compromises avec un équilibrage favorable pour les ayants-droits, c’est-à-dire les maisons d’édition, les agrégateurs et, en France, les libraires. La notion d’acquisition du livre numérique est donc profondément changée, donnant lieux aux enjeux d’accès.

Les modèles contractuelles.

Aux Etats-Unis, l’offre du livre numérique en bibliothèque s’éloigne des relations direct avec les éditeurs pour les plateformes numériques : Overdrive et, moins souvent, 3M. Ces plateformes fournissent un écosystème pour le livre numérique, parfois intégré dans le système de données de la bibliothèque, mais plus souvent sur une plateforme extérieure. Le prix du titre est fixé par les éditeurs, dont les « grands cinq »[1] au marché américain. Leurs modèles économiques, malgré étant plus négociable et ouvert, reste néanmoins problématique. Catherine Muller les résume dans sa série sur le modèle américaine du prêt numérique en bibliothèque :

Le modèle des principales plateformes repose sur le paiement d’une redevance annuelle par la bibliothèque sous forme d’abonnement et également sur l’achat des titres à l’unité. Les stratégies mises en place visent à reproduire le fonctionnement du prêt physique ou à compenser le manque à gagner lié au non renouvellement des copies numériques, ou plus simplement à préserver le marché des nouveautés. Les restrictions s’appuient sur le fonctionnement du prêt physique. C’est un modèle économique « un livre, un utilisateur ».

L’accès au livre numérique, du domaine public aux locations contractuelles. Source : Sue Polanka, eBook Access Levels, Purchasing E-Books for your Library.

L’accès au livre numérique, du domaine public aux locations contractuelles. Source : Sue Polanka, eBook Access Levels, Purchasing E-Books for your Library.

Ce modèle économico-juridique est donc la création artificielle des contraintes d’usages, normalement selon volume ou duration de prêts. Certes, les éditeurs doivent se protéger contre l’érosion des ventes. Les bibliothèques et des éditeurs cherchent des compromis sur cette question, en ajoutant sur certaines plateformes le bouton « Buy it Now » qui permet aux lecteurs d’acheter le livre au lieu d’attendre dans la file d’attente et donnant une commission reversée à la bibliothèque. Cette crainte d’érosion du marché, cependant, est prouvée sans fondement et même contraire à la situation actuelle sur le marché du livre numérique. Effectivement, les abonnés de bibliothèque sont des acheteurs de livres et possèdent souvent les liseuses[2].

En France, le projet de prêt numérique en bibliothèques (PNB), en partenariat avec Dilicom, fonctionne sur un modèle économique similaire à ceux des Etats-Unis et rencontre également le même concerne : « Le terme de “prêt” lui-même est abusif », souligne Lionel Dujol, « puisqu’on ne peut prêter que ce que l’on possède. En fait, les bibliothèques les mettent seulement à disposition, ou les louent, pourrait-on dire.[3] »

Pour illustrer l’enjeu central de l’ambiguïté entre la propriété de titre et la location d’accès, prenons par exemple le procès de Jo Budler v. Overdrive[4]. Budler a terminé le contrat que sa bibliothèque tenait avec Overdrive quand l’agrégateur a essayé non seulement d’augmenter significativement les honoraires, mais aussi de réécrire les termes du contrat de telle façon qu’ils empêcheraient les bibliothèques de transférer leurs collections numériques à un fournisseur différent. Ceci aurait été donc impossible sous la First Sale Doctrine.

Selon EBLIDA[5], le cadre légal actuel est inadéquat pour traiter la corruption de la mission des bibliothèques pour l’accès démocratique. Jusqu’à ce qu’il fasse, beaucoup d’éditeurs continueront à utiliser le pouvoir de leur monopole pour prendre des décisions sur les contenus numériques dont les bibliothèques peuvent accéder et prêter au public. Pour créer la friction dans le prêt numérique, les modèles économiques incluent ce qu’Eblida décrit comme des abus : le placement de l’embargo ou le refus des titres neufs ; la prescription des termes pour l’accès ; l’érosion des collections ; ou l’augmentation du prix des collections sans le consentement de la bibliothèque.

Dans la communiqué de l’ABF (Association des bibliothécaires de France), « Recommandations du ministère de la culture pour une diffusion du livre numérique par les bibliothèques publiques », la ministre de la Culture a directement pesé la question légale d’acquisition et de diffusion, sans modification du cadre législatif, favorisant donc la voie contractuelle. L’ALA (Americain Library Association), de son côté, a publié The Ebook Business Model Scorecard, un guide qui examine les variables des accords et contrats sur le prêt numérique. Parallèlement, ces variables, quand on les considère dans l’ensemble, peuvent aider les bibliothèques à conceptualiser ces licences compréhensiblement au lieu de se fixer sur un seul aspect d’un contrat[6].

Les couches de contrôle du livre numérique, donc, commencent avec le copyright ou le droit d’auteur. Ensuite, le livre est protégé sous les licences contractuelles. Ailleurs, le prêt numérique implique encore une couche de contrôle.

Le verrouillage numérique.

Quant au livre numérique, il y une multiplication des formats dont au plus grand nombre sont de typologie propriétaire (opposée aux formats libres, qui permettent l’interopérabilité hors d’obligation). Afin de simplifier la lecture publique, des éditeurs et bibliothécaires se sont accordés sur un format commun : ePub[7].

Pour la diffusion d’un livre numérique en bibliothèque, on rajoute le verrou numérique (complexification de l’usage et de la technique). Pour celui-là, il existe deux typologies de protection : les DRM (Digital Rights Management, un produit d’Adobe) et la filigrane numérique.

Le but de la technologie des DRM est de contrôler l’accès, de surveiller et de limiter les usages de l’ouvrage numérique, en mettant en œuvre, par exemple, la chronodégradation d’un titre. Les DRM empêche activement la lecture ou la reproduction aux dispositifs non autorisés implémentés par le cryptage du contenu. Un enjeu polémique, l’ALA cite que le concerne ne vient pas de la technologie, mais du modèle économique que les éditeurs choisissent à renforcer. Elle s’appuie sur les problématiques principales des DRM[8] :

  • élimination d’épuisement des droits par la diffusion secondaire des œuvres aux autres.
  • enfoncement d’un modèle économique d’information payant par chaque usage qui est contraire au droit d’auteur.
  • enfoncement de chronodégradation et donc la prévention d’archivage ou de préservation.
  • élimination de « fair use » dans les cadres scientifique, académique, et critique.

Elle constitue donc un frein à la distribution, d’abord en raison de son caractère arbitraire, mais aussi parce qu’elle complexifie l’utilisation des livres rendant même certaines liseuses incompatibles avec les fichiers. Pourtant, elle semble nécessaire pour les usagers à « rendre » les livres numériques à la bibliothèque. En effet, elle fonctionne comme une licence temporaire à un nombre restreint d’utilisateurs pour une copie donnée. Au delà de la durée prescrite, la licence s’autodétruit et le titre devient à nouveau disponible pour un nouvel utilisateur (pendant que les retours avant la date limite restent impossibles).

L’autre option est celle de la filigrane[9]. Celle-ci peut également être appliqué aux formats numériques dont ePub. Ces filigranes changent subtilement le contenu pour montrer la propriété ou pour permettre l’identification de la source originale dans le cas d’infraction en ne bloquant pas le partage. La technologie, cependant, enfonce des identifications de transaction uniques partout dans les fichiers de livre électronique. S’il est partagé publiquement, ceci permettra au distributeur de suivre à la trace l’infraction à l’acheteur original.

Les bibliothécaires contre les DRM, illustration de Nina Paley. Source : https://readersbillofrights.info

Les bibliothécaires contre les DRM, illustration de Nina Paley. Source : https://readersbillofrights.info  

Les DRM deviennent impopulaires. Les critiques citent leurs hauts coûts de maintien, leur utilisation par des éditeurs pour maintenir le monopole du livre numérique, et leur traitement d’usagers comme des pirates potentiels en opposition aux missions de la bibliothèque. Si les éditeurs exigent les DRM pour les bibliothèques, un système hybride entre les deux typologies de protection pourrait mieux fonctionner pour celles-ci : Le contenu serait fermé à une bibliothèque particulière, mais il n’y aurait rien qui pourrait perturber le processus de prêt.

Conclusion.

Les

Campagne d'Eblida : Légalisz la lecture numérique en bibliothèque. Source : www.eblida.org

Campagne d’Eblida : Légalisez la lecture numérique en bibliothèque. Source : http://www.eblida.org

modèles du prêt numérique sont encore en évolution. L’ALA montre que l’enjeu devient plus compréhensible et mutuellement bénéfique, malgré des problèmes persistants. Ailleurs, plusieurs associations[10] travaillent pour trouver des solutions, celles-ci étant souvent dans la multiplicité des licences pour avoir un marché moins contraint. Enfin, l’importance d’un accord de propriété ne s’agit pas des éditeurs, libraires, ou bibliothèques, mais de la lecture publique. Eblida s’appuie sur cette mission dans sa campagne de légalisation de la lecture numérique en demandant à la Commission Européenne d’établir un cadre légal au droit d’auteur. Peut-être dans les années à venir, aurons-nous enfin la réponse à cette question.

Bridget Bowers

[1] Hachette, HarperCollins, Macmillan, Penguin Random House, and Simon & Schuster

[2]  Joanna Brenner, Mary Madden, et. Al. (2012). Libraries, Patrons and e-books, Pew Research Center’s Internet & American Life Project. Disponible en ligne : < http://libraries.pewinternet.org/2012/06/22/libraries-patrons-and-e-books/>

[3] Antoine Oury (avril 2014). PNB, un prêt numérique où la bibliothèque n’est qu’un passe-plat, ActuaLitté. Disponible en ligne : <https://www.actualitte.com/article/monde-edition/pnb-un-pret-numerique-ou-la-bibliotheque-n-est-qu-un-passe-plat/51076&gt;

[4] Joanna Brenner, Mary Madden, et. Al., op. cit.

[5] European Bureau of Library Information and Documentation Associations

[6] The Digital Content & Libraries Working Group (January 2013). EBook Business Models, a Scorecard for Public Libraries. The American Library Association, p. 1.

[7] Jacquesson, Alain (mai 2011). Du livre enchaîné aux DRM. Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 3, 2011. Disponible en ligne : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2011-03-0036-007&gt;

[8] American Library Association, Digital Rights Management (DRM) and Libraries. Disponible en ligne : <http://www.ala.org/advocacy/copyright/digitalrights&gt;

[9] Autrement dit, tatouage numérique ou DRM social. Ce dernier est peu explicite vu que le filigrane ne contrôle pas l’accès, ceci étant la fonction principale des DRM.

[10] Y inclus, l’ALA et Eblida comme mentionnés précédemment, mais aussi IFLA

Bibliographie.

Benhamou Françoise (2014). Le livre à l’heure numérique. Editions du Seuil.

Romano Richard (2015). Public Library Ebook Report. Library Journal. Disponible en ligne : <http://the-digital-reader.com/wp-content/uploads/2015/10/LJSLJ_EbookUsage_PublicLibraries_2015.pdf&gt;

Texier Bruno (avril 2015). Débuts difficiles du livre numérique en bibliothèque. Archimag n° 289. Serda.

 

 

 

 

 

 

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Le géant Américain (Amazon) a-t-il colonisé le marché du livre numérique français ?

Plusieurs faits historiques marquants peuvent permettre de faire la genèse de l’e-book dans le continent américain. En 1971, le projet Gutenberg, créé par Michael Hart, étudiant à l’université de l’Illinois, réalise le premier livre numérique ; la Déclaration d’indépendance des États-Unis. L’Amérique du Nord est aussi le lieu de naissance, en1994, de l’un des grands du commerce électronique (Amazon). Aujourd’hui, elle fait partie des quatre géants du numérique dans le monde. Ces quatre géants du numérique sont surnommés GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple).

Sans se rendre compte le numérique est devenu incontournable, et a infiltré tous les domaines d’activités (commerce, la santé, l’éducation etc.). Certainement ce billet de blog va être découvert grâce à Google, avec votre ordinateur Apple que vous avez acheté sur Amazon.

Ce nouveau secteur incarne le futur du commerce et représentent un potentiel de croissance majeur. Si Amazon l’a compris bien longtemps force est de constater que l’industrie française du livre a mis beaucoup plus de temps à comprendre les enjeux, au point de laisser l’industrie Nord-Américaine du livre envahir et dominer le marché du livre électronique en France.

Une suprématie récente mais totale

En matière de livre numérique, le géant américain est incontestable. Elle suscite souvent l’admiration et souvent et est d’autant plus phénoménale qu’elle s’est imposée à très vite qu’on ne l’imaginait. Amazon, une entreprise très jeune, il y a 20 ans, elle n’existait pas.

Au regard de nombreux acteurs du secteur, auteur, éditeur, libraire, le leader du commerce électronique est devenu le très méchant loup. Il a même été publiquement stigmatisé par Frédéric Mitterrand, lors de l’Ouverture du 32ème Salon du Livre à Paris le 19 mars 2012 « II n’est pas normal qu’un acteur établi à l’étranger puisse venir menacer les grands équilibres de nos librairies », a affirmé le ministre de la Culture et de la Communication.

De plus en plus forte, les critiques qui s’élèvent une inquiétude majeur, voir le membre des GAFA, bâtir un nouveau monopole du marché des e-books et détruire complétement le réseau des libraires indépendants, voir l’économie du livre.

Amazon a révolutionné le marché du livre numérique, sa plate-forme d’autoédition a permis des auteurs «  incognito » d’être publiés, parfois avec un succès énorme. Amazon est le libraire numérique préféré des français, suivis d’Apple et kobo (KPMG, 2015).

Mais les éditeurs condamnent sa politique de commercialisation de prix cassés. Et craignent par-dessus tout de devoir abandonner le modèle du contrat d’agence, qui régit désormais leurs relations avec les distributeurs numériques, pour revenir à l’ancien modèle de la vente en gros.

Une véritable potentielle Française

Certes, Amazon est une entreprise novatrice et audacieuse, elle a révolutionné son époque. Néanmoins, plus les années passent, et plus elle perd sa superbe. Car sa réussite n’est pas uniquement due à la qualité de ses services ou à son énergie, mais doit aussi à sa pratique douteuse.

Si Amazon n’est pas facile à renverser, l’industrie française du livre dispose d’autres moyens et outils pour combattre le géant du livre électronique.

Interrogé sur l’avenir des libraires, Matthieu de Montchalin, président du Syndicat de la librairie française (SLF) répond « C’est, selon elles, aux libraires de prendre leur destin en main pour s’adapter à cette nouvelle donne ». Ces derniers en ont visiblement pris conscience, car la riposte s’organise. La Fnac a ainsi prévu de lancer une nouvelle liseuse. « Et pour les petits libraires, il faut mutualiser les moyens », soutient Matthieu de Montchalin.

Sans compter que les libraires ont encore d’autres vrais atouts dans leurs mains. « Sans eux, on serait dans l’impasse pour vendre un roman qui ne brille ni par la peopolisation ni par la notoriété de son auteur », reconnaît Manuel Carcassonne, chez Grasset. Et Olivier Bétourné, président des éditions du Seuil, de dire : « En jouant la qualité et la diversité, ils resteront indispensables. »

Pour les professionnels de l’édition, la migration vers de nouveau support est une chose obligatoire. Une opportunité à ne pas manquer de « contrebalancer la puissance des géants du net américains », de « relancer des ventes stagnantes et de conquérir des jeunes générations de lecteurs », écrit le quotidien les Echos.

Les chiffres révélés par l’AAP (Association of American Publishers) correspondent aux ventes de livres et d’e-books pour le mois d’août mais aussi sur les 8 premiers mois de l’année 2015 ce qui donne un premier aperçu des résultats de l’année. On constate une baisse des ventes de livres et d’e-books aux Etats-Unis.

Au mois d’août 2015, les ventes de livres représentent 544,4 millions de dollars, soit une baisse de 10% (AAP, 2015) par rapport à la même période en 2014. Cette chute peut s’expliquer par le manque de titres forts alors qu’ils étaient très nombreux l’année passée. Les ventes d’août 2015 seraient plutôt comparables avec celles de 2013 qui avaient totalisé 549 millions de dollars (AAP, 2015).

Le marché du livre numérique, performances et tendances ?

Avant d’aborder une comparaison entre la situation du livre électronique en France et en Amérique du Nord sous un angle économique, une question cruciale doit être posée à savoir quelle est la place du livre dans le secteur : la part du marché du livre numérique ?

En Amérique du Nord le système du livre numérique se traduit par une tendance à la baisse du livre, voir, pour le marché américain, par un remplacement du format poche « paperback » et « mass market » par le format numérique. L’enjeu est de voir depuis quelques années dans quelle mesure le marché du livre numérique est susceptible de compenser les lacunes et pertes du livre imprimé.

A l’inverse, en France la pénétration du livre numérique le dynamisme remarquable mais qui souffre jusqu’à maintenant de la comparaison avec l’Amérique du Nord.

En France, le livre est la première industrie des biens culturels. En France, selon GFK, le livre pèse un chiffre d’affaires de 3,9 milliards d’euros en 2013 ce qui représente 53 % de l’industrie des biens culturels.

Le livre numérique doit peser en France en 2014 à peu près 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit 2,5 % du chiffre d’affaires du livre. C’est peu en comparaison de ce que ce marché aux Etats-Unis (12,5 %). Si on exclut les livres professionnels et scolaires, l’e-book pesait fin 2014 5 % du marché du livre grand public en France (25 % aux USA et UK).

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L’extension entre e ces deux contextes géographiques restent évident tant du point de vue du dynamisme du marché que celui de son poids. Ces chiffres sont d’ailleurs sont à mettre en égard de la faiblesse relative au papier : bien que les ventes des livres imprimés aient reculé de 1% en 2015 et devrait encore reculer de plus 1% entre 2013 et 2017 ( Xerfi France, 2014). L’imprimé résiste très bien en France qu’aux Etats-Unis, où le marché le marché du livre a chuté 10.4% en 2015 et connait de recul comparable à chaque année (APP, 2015).

Aux Etats-Unis on assiste à une baisse des ventes d’e-books. Parmi les causes de ces baisses, il y a certes le manque de gros best-sellers mais également, la hausse du prix des livres numériques, qui depuis l’affaire Amazon  / Hachette est en hausse constante.

Les chiffres présentés par l’AAP ne tiennent pas compte des ventes liées à l’autoédition, en effet, selon le dernier relevé Nielsen, les e-books autoédités compteraient pour 18% des ventes de livres.

L’évolution du marché du livre en France et Amériquedu Nord diffère en fonction de leur conjoncture économique et des développements spécifiques de leur marché de leur commerce du livre. La compagnie Amazon contrairement aux acteurs du livre en France, est dotée d’un système stratégique puissant, c’est pourquoi elle est très bien positionnée, sa part du marché lui assure une domination pour quelques années encore.

Les chiffres des marchés américains et français se différencient. En particulier, le faible coût de l’e-book en Amérique du Nord, comparé à celui en vigueur en France, montre les différences. Les deux économies se dissocient par leurs modes de fonctionnements.

Le succès de l’e-book en France reste à promouvoir, bien vrai que des progrès sont notés ces dernières années. En somme le numérique permet de rendre le livre accessible, pratique et plus moderne que jamais. Mais qu’il soit physique ou numérique, ce qui importe vraiment c’est que le livre continue à captiver nos esprits. Irremplaçable, immuable, sa disparition signifierait le déclin de notre culture, car nul autre média contemporain est capable de fertiliser la connaissance de l’humanité comme la lecture le fait.

Par Moussa DIOUF Master 1 PBD-enssib

Bibliographie/Sitographie

Jean-Yves Mollier, Hachette, le géant aux ailes brisées, Editions de l’Atelier, 2015, 195 p.

DANILEWSKY, Frédéric. « USA : baisse des ventes d’e-books », [En ligne], consulté le 27 janvier 2015, http://www.idboox.com/etudes/usa-baisse-des-ventes-debooks/

Jean-Baptiste, « 10% des ventes de livres en France seront des e-books », [En ligne], consulté le, http://blogbuster.fr/auto-edition/ventes-ebooks-en-france-2015.htm#1

Cécile Moscovitz, Rudiger Wischenbart, Libraires dans le monde : Allemagne, Etats-Unis, France, Pays-Bas, Royaume-Uni, [En ligne], consulté le 23 janvier 2015, http://www.youscribe.com/catalogue/tous/librairies-dans-le-monde-allemagne-espagne-etats-unis-france-2175469

Les Echos, « Le numérique va-t-il précipiter le divorce libraire-éditeurs », L’agence de conseil littéraire, [En ligne], consulté le 20 janvier 2015, http://www.enviedecrire.com/le-numerique-va-t-il-precipiter-le-divorce-libraires-editeurs/

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Commission Numérique Alire-Slf, Accueillir le numérique ? Une mutation pour la librairie et le commerce du livre, [En ligne], consulté le 05 Décembre 2015. http://www.alire.asso.fr/index.php/commission-numerique/rapport-de-la-cn-alire-slf#RAPPORT ; http://accueillirlenumerique.com/images/9782707156747.pdf

GUILLAUD,  Hubert (2013) « Vous pouvez ranger votre liseuse », La feuille, l’édition  à l’heure de l’innovation. M. Blogs, Le Monde.fr, [En ligne], consulté le 08/ janvier 2015, http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2013/01/19/vous-pouvez-ranger-votre-liseuse/

LALEVEE Marie. Outils d’aujourd’hui, missions de toujours. Le prêt d’e-books dans les bibliothèques américaines,[En ligne], consulté le 08 janvier 2015, http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/63891-64-la-chaine-du-livre-numerique.pdf#page=44,

 

 

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